L'art du XVIII° siècle
Textes intégraux sur le site : http://freresgoncourt.free.fr/
Tome 1 : Watteau - Chardin - Boucher - La Tour-
Tome 2: Greuze - Les Saint-Aubin - Gravelot - Cochin
Tome 3: Eisen - Moreau - Debucourt - Fragonard - Prud'hon
La Pourvoyeuse, de Chardin
(...) Rappelons ce bonnet, ce casaquin blanc, cette serviette, ce tablier bleu montant jusqu'au cou, ce fichu moucheté de fleurettes, ces bas d'un rose violet, cette femme rayonnante, des souliers au bonnet, dans une clarté blanche, et pour ainsi dire crémeuse : tout sortait victorieusement et harmonieusement de la toile, du contour à la fois gras et cerné, des égrenures raboteuses du pinceau, des grumelots de la couleur, d'une sorte de cristallisation de la pâte. Des tons légers, tendres et riants, jetés partout et revenant sans cesse, jusque dans le blanc du casaquin, se levait, comme une trame de jour, une brume gorge de pigeon, une poussière de chaleur, une vapeur flottante enveloppant cette femme, tout son costume, le buffet, les miches sur le buffet, la muraille, l'arrière-pièce du fond.(..)
Le tableau sur le site Insecula
L'Art moderne - Certains
Edition Gallimard, 1975 ,collection 10/18
L'Art moderne : Le texte sur le site Gallica
Degas
Ici c'est une rousse, boulotte et farcie, courbant l'échine, faisant poindre l'os du sacrum sur les rondeurs tendues des fesses ; elle se rompt, à vouloir ramener le bras derrière l'épaule afin de presser l'éponge qui dégouline sur le rachis et clapote le long des reins ; […] Telles sont, brièvement citées, les impitoyables poses que cet iconoclaste assigne à l'être que d'inanes galanteries encensent. Il y a, dans ces pastels, du moignon d'estropié, de la gorge de sabouleuse, du dandinement de cul-de-jatte, toute une série d'attitudes inhérentes à la femme même jeune et jolie, adorable couchée ou debout, grenouillarde et simiesque, alors qu'elle doit, comme celle-ci, se baisser afin de masquer ses déchets par ses pansages.
Certains in l'Art moderne. Ed. Gallimard, 10/18, 1975
Goya
Le Goya: un écrasis de rouge, de bleu et de jaune, des virgules de couleur blanche, des pâtés de tons vifs, plaqués pêle-mêle, mastiqués au couteau, bouchonnés, torchés à coups de pouce, le tout s'étageant en taches plus ou moins rugueuses, du haut en bas de la toile. On cherche. Vaguement on distingue, dans le tohu-bohu des ces facules, un jouet en bois de la forme d'une vache, des ronds de pains à cacheter, barrés de noir, surmontés de trémas bruns; puis, en montant, des guillemets et des points, toute une ponctuation de couleur aérant une page de couleur fauve. On se recule, et cela devient extraordinaire; comme par magie, tout se dessine et se pose, tout s'anime. Les pâtés grouillent, les virgules hennissent; des torréadors apparaissent, brandissant des voiles rouges, s'efforçant, se bousculant, criant sous le soleil qui les mord. La petite vache se mue en un formidable taureau qui se précipite, furieux, les cornes en avant, sur un groupe en désarroi. Au fond du cirque, des chevaux se piètent, et ces écrasis de palette, ces frottis de torchon, ces traînés de pouces deviennent une pullulente foule qui s'enthousiasme, invective, menace, pousse d'assourdissants hourras. C'est tout simplement superbe! -Et, dans ce margouillis, de nettes figures sortent : ces trémas, ce sont des yeux qui pétillent; ces barres, des bouches qui béent; ces guillemets, des mains qui se crispent; C'est le vacarme le plus effréné qui ait jamais été jeté sur une toile, la bousculade la plus intense qu'une palette ait jamais créée.(..)
Article Goya, Turner
Exposition en 1887, à Paris, au profit des inondés du Midi.
Certains, in l'Art moderne
Ed. Gallimard, 10/18, 1975
L'apparition de la toile qui, peu à peu, par la succession des détails naît d'une apparence de chaos. Chaos accentué par l'étrangeté des descriptions et par, l'emploi de phrases courtes et scandées.
Turner
Quant au Turner, lui aussi vous stupéfie, au premier abord. On se trouve en face d'un brouillis absolu de rose et de terre de sienne brûlée, de bleu et de blanc frottés avec un chiffon, tantôt tournant en rond, tantôt filant en droite ligne ou en bifurquant en de longs zigzags. On dirait d'une estampe balayée avec de la mie de pain ou d'un amas de couleurs tendres étendues à l'eau dans une feuille de papier qu'on referme, puis qu'on rabote, à tour de bras, avec une brosse; cela sème des jeux de nuances étonnantes, surtout si l'on éparpille, avant de refermer la feuille, quelques points de blanc de gouache.
Cela, vu de très près, et, à distance, de même que pour le Goya, tout s'équilibre. Devant les yeux dissuadés, surgit un merveilleux paysage, un site féerique, un fleuve irradié coulant sous un soleil dont les rayons s'irisent. Un pâle firmament fuit à perte de vue, se noie dans un horizon de nacre, se réverbère et marche dans une eau qui chatoie, comme savonneuse, avec la couleur du spectre coloré des bulles. Où, dans quel pays, dans quel Eldorado, dans quel Eden, flambent ces folies de clarté, ces torrents de jour réfractés par des nuages laiteux, tachés de rouge feu et sillés de violet, tels que des fonds précieux d'opale? Et ces sites sont réels pourtant; ce sont des paysages d'automne, des bois rouillés, des eaux courantes, des futaies qui se déchevellent, mais ce sont aussi des paysages volatilisés, des aubes de plein ciel; ce sont les fêtes célestes et fluviales d'une nature sublimée, décortiquée, rendue complètement fluide, par un grand poète.
Article Goya, Turner.
Exposition en 1887, à Paris, au profit des inondés du Midi.
Certains, in l'Art moderne. Ed. Gallimard, 10/18, 1975
La Naissance de Vénus, de Bouguereau
Il me faut bien, hélas ! Commencer par l' oeuvre de M. Bouguereau. M. Gérôme avait rénové déjà le glacial ivoire de Wilhem Miéris, M. Bouguereau a fait pis. De concert avec M. Cabanel, il a inventé la peinture gazeuse, la pièce soufflée. Ce n' est même plus de la porcelaine, c' est du léché flasque ; c'est je ne sais quoi, quelque chose comme de la chair molle de poulpe. La naissance de Vénus, étalée sur la cimaise d' une salle, est une pauvreté qui n'a pas de nom. La composition est celle de tout le monde. Une femme nue sur une coquille, au centre. Tout autour d'autres femmes s'ébattant dans des poses connues. Les têtes sont banales, ce sont ces sydonies qu'on voit tourner dans la devanture des coiffeurs ; mais ce qui est plus affligeant encore, ce sont les bustes et les jambes. Prenez la Vénus de la tête aux pieds, c'est une baudruche mal gonflée. Ni muscles, ni nerfs, ni sang. Les genoux godent, manquent d'attaches; c'est par un miracle d' équilibre que cette malheureuse tient debout. Un coup d'épingle dans ce torse et le tout tomberait. La couleur est vile, et vil est le dessin. C'est exécuté comme pour des chromos de boîtes à dragées ; la main a marché seule, faisant l'ondulation du corps machinalement. C'est à hurler de rage quand on songe que ce peintre qui, dans la hiérarchie du médiocre, est maître, est chef d'école, et que cette école, si l'on n'y prend garde, deviendra tout simplement la négation la plus absolue de l'art !
Salon de 1879, dans l'Art moderne
Le tableau sur le site Insecula