Les hors œuvres : visions décalées

Pour se mettre en forme le Déjeuner sur l'herbe, interprété par un auteur quasi connu.

Un jour, Béatrix décida d'un  déjeuner sur l'herbe pour fêter son anniversaire. Un déjeuner sur l'herbe en forêt, dans une clairière. Elle invita son patron et la femme de son amant, l'épouse de son patron  et son amant. Elle recompta. En tout ils seraient trois.

Béatrix consulta un guide Michelin. La petite clairière dans les bois, ce n'était pas la porte à côté, ça non.
On serait un dimanche 15 août, jour de week-end.
Il y aurait sûrement des embouteillages à l'aller ainsi qu'au retour.
Il faudrait partir de bonne heure et rentrer d'aussi bonne heure.
Peut-être même plus tôt s'il se mettait à pleuvoir.

— On met la nappe ?

Béatrix s'était occupée de tout, elle avait apporté une petite nappe vichy en plastique. Imperméable. Elle  ouvrit le petit panier en grillage à poule. Il était vide, à l'exception d'un pot de peinture au minium. Crotte, alors !

— Où il est le poulet ? Et les frites, elles sont passées où ?

Matthieu se taisait. Elle lui reposa la question

— Le poulet, où il est? Et où  sont passées  les frites?

Elle fronça les sourcils. Il ne répondait pas beaucoup. Il ne répondait même pas du tout.
C'est vrai qu'il ne s'était pas occupé du pique-nique et qu'il était mort.
Elle avait totalement oublié qu'elle l'avait tué d'un coup d'aiguille à tricoter dans le cœur.
Elle toucha son ventre.
Il était mou.
Ça ne devait pas faire très longtemps qu'elle  l'avait refroidi, il était tiède.
Il faut dire  aussi qu'il faisait chaud.

Béatrix eut une bouffée de chaleur.

Elle se déshabilla.
Depuis combien n'avait-il pas plu ?

— Deux mois.

C'était un bûcheron.
Elle remarqua tout de suite sa tronçonneuse sur une épaule et une dent sur pivot quand il souriait.
Béatrix ne se souvenait pas l'avoir invité à déjeuner sur l'herbe.
De nos jours, les gens sont d'un sans gêne.
Elle ne  lui parlerait pas tout de suite de la disparition du poulet et des frites.
Ils iraient cueillir des champignons pour l'apéritif.
Matthieu était toujours allongé sur l'herbe.
Il était encore mort.
Béatrix le couvrit de la nappe vichy.
Les mollets de coq de Matthieu, blêmes et poilus dépassaient un peu.

—  Fait la sieste ?
—  Un petit coup de barre.
—  Travaille trop ?
—  Il est dentiste.

Ce dialogue lui avait donné terriblement chaud.
Le bûcheron l'embrassa sauvagement.
N'avait-il pas chaud lui aussi ?  

—  Si, fait chaud.

Il se déshabilla.
Ils allèrent se baigner dans la mare. 
Ophélie, la femme de Matthieu, bras en croix, faisait la planche.

— Elle flotte comme un grand lys.
— Elle fait semblant, elle a pied.  

Ils firent l'amour.
Les vêtements du bûcheron étaient éparpillés sur le bord de la mare.

— Pourquoi  les hommes sont-ils si désordonnés ? C'est pourtant si simple de classer ses affaires.

Le bûcheron ne répondit pas.
La tronçonneuse faisait trop de bruit.
Elle l'arrêta.
L'homme était éparpillé en petits et gros et morceaux.

— Qu'est-ce que je disais.

Béatrix était assise sur le bord de la route.
Il pleuvait à verse.
Elle avait bien fait d'apporter une nappe imperméable.
Abritée sous la nappe vichy, elle tendait un pouce.
Elle était nue.
Elle faisait du pouce pour la première fois.
Elle grelottait.
Ne risquait-elle pas d'attraper  un coup de froid ?

— C'est sûr.

Il s'appelait Klaus Wolf, il était architecte.
Béatrix remarqua une dentition blanche parfaite et un visage bronzé surmonté de cheveux pain grillé.
Klaus était  d'origine mixte  autrichienne-hongroise.
Il sentait le schnaps et l'eau de Köhln.
Il invita Béatrix à monter dans la voiture vert wagon  garée sur le côté.
Béatrix régla son siège et attacha la ceinture de sécurité à cause du risque de contrôle routier par la gendarmerie.
Il faisait chaud dans la voiture.
Un peu orageux même.
Karl conduisait en zigzaguant.
Il caressait Béatrix.
Elle  fermait les yeux.
Elle écoutait à la radio des airs de grande musique.
Bien qu'elle n'y connût rien, elle adorait ça.
Au cabinet dentaire, c'était de la musique pour pizzeria qui tournait en boucle. Et dans les publicités à la télévision, on ne donnait jamais les titres ni le nom des auteurs.
Cet  air là, elle le connaissait par cœur.

— C'est  les serviettes hygiéniques.
— Ah.

Klaus n'était pas très bavard.
Pas bavard du tout même.
Peut-être parce qu'il était étranger.
Béatrix ouvrit son sac à main.
Elle repoussa son aiguille à tricoter.
Elle prit la boîte de préservatif. Il en n'en restait plus qu'un au goût de fraise des bois.
Béatrix était très gourmande. Elle adorait les fraises

Étalées sur le tableau de bord, il y avait des cartes de visite.
Encore du désordre. Klaus Wolf s'appelait en fait Jean-Pierre Greunouyault.
Il était agent immobilier.
C'était écrit noir sur blanc.
Jean-Pierre la caressait de plus en plus.
N'avait-il pas une femme et trois enfants qu'il ne quitterait jamais ?

— Si.

Était-il un peu Autrichien, un poil  Hongrois?

— Non.

Et même pas architecte. Toujours les hommes décevaient Béatrix.
Peu après, la voiture était garée  dans un champ, sur le toit.
Jean-Pierre râlait faiblement, l'aiguille à tricoter plantée dans l'œil droit.
D'un coup d'ongle, Béatrix creva le réservoir du préservatif.
Elle avait trop tardé.
Trop joué.
Il était grand temps d'être grand-mère.
Mais avant elle aurait plein de bébés rose gencive, aux yeux de faïence et aux cheveux bleus.

M. Jurassien. Il y a des fois.