Regrets sur ma vieille robe de chambre

Regrets sur ma vieille robe de chambre - Denis DIDEROT« Les Regrets sur ma vieille robe de chambre, diffusés dans la Correspondance Littéraire du 15 février 1769, sont antérieurs au Salon, qui eut lieu à l’automne de la même année. Diderot pensa cependant un moment intégrer ce texte à son salon, comme le prouve la mention sur le manuscrit autographe : « Fragment du sallon de 1769 ».

Dans les Regrets sur ma vieille robe de chambre, Diderot se livre à une méditation sur l’esthétique, méditation qui prend comme prétexte le don que lui fit Madame Geoffrin d’une robe de chambre neuve, en remplacement de l’ancienne, usée : on peut voir ici l’intrusion d’une anecdote, qui relève de la chronique de la vie quotidienne.  » Jean-Christophe Rebejkow

Extraits

« Pourquoi ne l’avoir pas gardée ? Elle était faite à moi ; j’étais fait à elle. Elle moulait tous les plis de mon corps sans le gêner ; j’étais pittoresque et beau. L’autre, raide, empesée, me mannequine. Il n’y avait aucun besoin auquel sa complaisance ne se prêtât ; car l’indigence est presque toujours officieuse. Un livre était-il couvert de poussière, un de ses pans s’offrait à l’essuyer. L’encre épaissie refusait-elle de couler de ma plume, elle présentait le flanc. On y voyait tracés en longues raies noires les fréquents services qu’elle m’avait rendus. Ces longues raies annonçaient le littérateur, l’écrivain, l’homme qui travaille. A présent, j’ai l’air d’un riche fainéant ; on ne sait qui je suis.

Sous son abri, je ne redoutais ni la maladresse d’un valet, ni la mienne, ni les éclats du feu, ni la chute de l’eau. J’étais le maître absolu de ma vieille robe de chambre ; je suis devenu l’esclave de la nouvelle.

Le dragon qui surveillait la toison d’or ne fut pas plus inquiet que moi. Le souci m’enveloppe.

Le vieillard passionné qui s’est livré, pieds et poings liés, aux caprices, à la merci d’une jeune folle, dit depuis le matin jusqu’au soir : Où est ma bonne, ma vieille gouvernante ? Quel démon m’obsédait le jour que je la chassai pour celle-ci ! Puis il pleure, il soupire.
Je ne pleure pas, je ne soupire pas ; mais à chaque instant je dis : Maudit soit celui qui inventa l’art de donner du prix à l’étoffe commune en la teignant en écarlate ! Maudit soit le précieux vêtement que je révère ! Où est mon ancien, mon humble, mon commode lambeau de calemande ?

Mes amis, gardez vos vieux amis. Mes amis, craignez l’atteinte de la richesse. Que mon exemple vous instruise. La pauvreté a ses franchises ; l’opulence a sa gêne.

Diogène ! si tu voyais ton disciple sous le fastueux manteau d’Aristippe, comme tu rirais ! Aristippe, ce manteau fastueux fut payé par bien des bassesses. Quelle comparaison de ta vie molle, rampante, efféminée, et de la vie libre et ferme du cynique déguenillé ! j’ai quitté le tonneau où je régnais, pour servir sous un tyran.

Ce n’est pas tout, mon ami. Écoutez les ravages du luxe, les suites d’un luxe conséquent.

Ma vieille robe de chambre était une avec les autres guenilles qui m’environnaient. Une chaise de paille, une table de bois, une tapisserie de Bergame, une planche de sapin qui soutenait quelques livres, quelques estampes enfumées, sans bordure, clouées par les angles sur cette tapisserie ; entre ces estampes trois ou quatre plâtres suspendus formaient avec ma vieille robe de chambre l’indigence la plus harmonieuse.

Tout est désaccordé. Plus d’ensemble, plus d’unité, plus de beauté.

Une nouvelle gouvernante stérile qui succède dans un presbytère, la femme qui entre dans la maison d’un veuf, le ministre qui remplace un ministre disgracié, le prélat moliniste qui s’empare du diocèse d’un prélat janséniste, ne causent pas plus de trouble que l’écarlate intruse en a causé chez moi. »

*

Le texte en ligne

Gallica : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k15133137/

Archive-org : https://archive.org/stream/regretssurmavie00didegoog#page

Wikisource : https://fr.wikisource.org/wiki/Regrets_sur_ma_vieille_robe_de_chambre

Projet Gutenberg :  http://www.gutenberg.org/ebooks/13863

Articles/ Revues

Jean-Christophe Rebejkow, « Aux frontières de la Chronique : les Salons de Diderot (1769-1781) », Carnets , 2 | 2014,  http://carnets.revues.org/1307  ; DOI : 10.4000/carnets.1307

Samuel Sadaune, « L’ouverture excentrique du Salon de 1769 ou portrait du Philosophe en robe de chambre », Recherches sur Diderot et sur l’Encyclopédie, 35 | 2003, document 1. http://rde.revues.org/177  ; DOI : 10.4000/rde.177

 

Diderot, par Louis-Michel Van Loo
Site Mille portraits

 

 

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