Proverbes de l’Enfer – William Blake

Extrait du Mariage du Ciel et de l’Enfer
William Blake (1757-1827)

« En 1793, paraît en Angleterre un petit livre « enluminé » sans nom d’auteur ni nom d’imprimeur et dont la page de titre annonce « le mariage du Ciel et de l’Enfer » – livre d’« illuminé », car il propose non seulement de démontrer la réalité de cette conjonction surprenante, mais également de l’accomplir. Ce texte ne connaît pas une grande diffusion, et pour cause : l’auteur-imprimeur n’en sort qu’une dizaine d’exemplaires selon un procédé dont il est seul à faire usage. Rejetant tout recours à des caractères d’imprimerie, il grave à même la planche métallique son texte et les dessins dont il l’accompagne, méthode qui l’oblige à s’exercer à l’écriture en miroir, invertie, comme on en trouve dans des manuels de satanisme. A l’aide d’encres de couleur, il imprime l’ensemble calligraphique et pictural sur du papier qu’il teint ensuite au lavis. » Jonathan Pollock.

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Vision mémorable

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Tandis que je marchais parmi les flammes de l’Enfer, et faisais mes délices du ravissement du génie, que les Anges considèrent comme tourment et folie, je recueillis quelques-uns de leurs Proverbes ; car de même que les dictons en usage chez un peuple portent la marque du caractère de celui-ci, j’ai pensé que les Proverbes de l’Enfer manifestent la nature de la Sagesse Infernale, mieux qu’aucune description d’édifices ou de vêtements.

Quand je revins chez moi, sur l’abîme de mes cinq sens, là où un plateau surplombe abruptement le présent monde, je vis un puissant Démon enveloppé de nuages noirs, planant au-dessus des parois du roc : avec de corrodantes flammes il écrivit la sentence suivante, à présent perçue par les cerveaux des hommes et lue par eux sur la terre :

Borné par tes cinq sens, ne comprends-tu donc pas
Que le moindre oiseau qui fend l’air
Est un immense monde de délices ?

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Proverbes de l’Enfer

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Dans le temps des semailles, apprends ; dans le temps des moissons, enseigne ; en hiver, jouis.

Conduis ton char et ta charrue par-dessus les ossements des morts.

Le Chemin de l’excès mène au palais de la Sagesse.

La Prudence est une riche et laide vieille fille à qui l’incapacité fait la cour.

Le Désir non suivi d’action engendre la pestilence.

Le ver que coupe la charrue, lui pardonne.

Celui qui aime l’eau, qu’on le plonge dans la rivière.

Un sage ne voit pas le même arbre qu’un fou.

Celui dont le visage est sans rayons ne deviendra jamais une étoile.

Des ouvrages du temps l’Éternité reste amoureuse.

La diligente abeille n’a pas de temps pour la tristesse.

Les heures de la folie sont mesurées par l’horloge, mais celles de la sagesse, aucune horloge ne les peut mesurer.

Les seules nourritures salubres sont celles que ne prend ni nasse ni trébuchet.

Livre de comptes, toise et balance ; garde cela pour une année de disette.

L’oiseau ne vole jamais trop haut, qui vole de ses propres ailes.

Un corps mort ne venge pas d’une injure.

L’acte le plus sublime, c’est de placer un autre avant soi.

Si le fou persévérait dans sa folie, il rencontrerait la Sagesse.

Insanité, masque du fourbe.

Pudeur, masque de l’orgueil.

Les prisons sont bâties avec les pierres de la Loi, et avec les briques de la religion, les bordels.

Orgueil du paon, gloire de Dieu ;
Lubricité du bouc, munificence de Dieu ;
Colère du lion, sapience de Dieu ;
Nudité de la femme, travail de Dieu.

L’excès de chagrin rit ; l’excès de plaisir, pleure.

Le rugissement des lions, le hurlement des loups, le soulèvement de la mer en furie et le glaive destructeur, sont des morceaux d’éternité trop énormes pour l’œil des hommes.

Renard pris n’accuse que le piège.

La joie féconde, la douleur accouche.

Que l’homme vête la dépouille du lion ; la femme, la toison de la brebis.

A l’oiseau le nid ; à l’araignée la toile ; à l’homme l’amitié.
Le fou égoïste et souriant, et le fou morne et renfrogné, seront tenus tous deux pour sages, et serviront de verge et de fléau.

Évidence d’aujourd’hui, imagination d’hier.

Le rat, la souris, le renard, le lapin, regardent vers les racines ; le lion, le tigre, le cheval, l’éléphant regardent vers les fruits.

Citerne contient, fontaine déborde.

Une pensée, et l’immensité est emplie.

Sois toujours prêt à dire ton opinion, et le lâche t’évitera.

Tout ce qu’il est possible de croire, est un miroir de vérité.

L’aigle jamais n’a perdu plus de temps, qu’en écoutant les leçons du corbeau.

Le renard se pourvoit, Dieu pourvoit au lion.

Le matin, pense ; à midi, agis ; le soir mange ; la nuit, dors.

Qui s’en est laissé imposer par toi, te connaît.

La charrue ne suit pas plus les paroles que la récompense de Dieu les prières (1)

Les tigres de la colère sont plus sages que les chevaux du savoir.

N’attends que du poison des eaux stagnantes.

Celui-là seul connaît la suffisance, qui d’abord a connu l’excès (2).

Souffrir les remontrances du fou : privilège royal.

Yeux, de feu ; narines, d’air ; bouche, d’eau ; barbe, de terre.

Pauvre en courage est riche en ruse.

Le pommier pour pousser, ne prend point conseil du hêtre ; ni le lion, ni le cheval pour se nourrir.

Aux reconnaissants, les mains pleines.

C’est parce que d’autres ont été fous, que nous, nous pouvons ne pas l’être (3).

L’âme du doux plaisir ne peut être souillée.

Si plane un aigle, lève la tête ; contemple une parcelle de génie.

De même que la chenille choisit, pour y poser ses œufs,

Les feuilles les plus belles ; ainsi le prêtre pose ses malédictions sur nos plus belles joies.

Pour créer une petite fleur, des siècles ont travaillé.

Adversité, raidit ; félicité, relâche (4).

Le meilleur vin, c’est le plus vieux ; la meilleure eau, c’est la plus neuve.

Prières, ne labourez pas ! Louanges, ne moissonnez pas !

Joies, ne riez pas ! Chagrins, ne pleurez pas !

Tête, le Sublime; Cœur, le Pathos; génitoires, la Beauté; pieds et mains, la Proportion.

Tel l’air à l’oiseau, ou la mer au poisson, le mépris à qui le mérite.

Le corbeau voudrait que tout soit noir, et le hibou que tout soit blanc.

Exubérance : c’est Beauté.

Le lion serait rusé, si conseillé par le renard.

La culture trace des chemins droits ; mais les chemins tortueux sans profit sont ceux là mêmes du génie.

Plutôt étouffer un enfant au berceau, que de bercer d’insatisfaits désirs (5).

L’homme absent, la nature est stérile.

La vérité, jamais ne peut être dite de telle manière qu’elle soit comprise et ne soit pas crue.

Même loi pour le lion et pour le bœuf, c’est oppression.

En voilà assez! en voilà trop.

Notes

1 – Littéralement : « Comme la charrue suit les paroles, ainsi Dieu récompense les prières. »

2 -« Tu ne peux connaître ce qui est assez, que si tu as connu d’abord ce qui est plus qu’assez. »

3 – Littéralement : « Si d’autres n’avaient pas été fous, c’est nous qui devrions l’être. »

4 – (Damn braces ; bless relaxes) Damn comporte une idée de malédiction, de damnation ; bless, de bénédiction. Grolleau propose ici : le malheur enchaîne; le bonheur délivre. Mais il me paraît que la pensée de Blake est ici faussée. Ce proverbe de l’enfer donne tout l’avantage à la malédiction, à l’adversité. « To brace », ne peut signifier : enchaîner ; son sens propre est ici : tonifier, (bracing air) galvaniser, tendre ; et s’oppose à « to relax » détendre, amollir.

 

Jonathan Pollock. Passeurs diaboliques dans Le Mariage du Ciel et de l’Enfer de William Blake In : Figures du passeur . Perpignan : Presses universitaires de Perpignan, 2002. Disponible sur Internet : http://books.openedition.org/pupvd/183. ISBN : 9782354122010. DOI : 10.4000/books.pupvd.183

Patrick Menneteau, Ecritures hétérogènes et vision une dans l’œuvre poétique de William Blake http://babel.revues.org/2401 . Babel3 | 1999 – Écritures hétérogènes. Sous la direction de Claudine Sanchez Martel
www.arllfb.be/ebibliotheque/communications/thines1101986.pdf

Extrait du Mariage du Ciel et de l’Enfer de William Blake, traduction d’André Gide. La Nouvelle Revue Française NRF, 1922 (Tome XIX, pp. 129-147).

En ligne

Wikisource :
https://fr.wikisource.org/wiki/Le_Mariage_du_Ciel_et_de_l%E2%80%99Enfer

Internet archive (pp 132-133). :
https://archive.org/stream/lanouvellerevuef19pariuoft#page/133/mode/1up

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