L’Hippocampe, dans « l’éponge en porcelaine »

Vincent Hyspat (1865-1938) : L’éponge en porcelaine, seize conférences fantaisistes (1921).

L’Hippocampe

Prenez une tête de cheval, un thorax de lévrier et une chenille ; collez le tout à froid, en ayant soin d’y ajouter quelques nageoires et vous obtiendrez ce poisson charmant qui porte le doux nom d’Hippocampe ou cheval marin.

Doté par la généreuse nature des ailes de l’amour et de la queue prenante du singe, l’Hippocampe s’avance majestueux et lent entre deux eaux ; la tête haute, le buste, droit, laissant traîner sa queue comme une robe ou comme un sabre, et l’on dirait d’une dame, d’une très grande dame ou d’un officier de salon’

L’Hippocampe se meut prudemment et lentement, messieurs, parce qu’il craint de se casser quelque chose ou de se décoller ; aussi passe-t-il presque toute son existence à dormir ou à rêver, tranquillement assis sur sa queue.

Pourtant, il n’en fut pas toujours ainsi, et si nous en croyons Homère, Neptune, dieu des mers, attelait jadis l’Hippocampe à son omnibus de famille. Mais les temps sont changés, et, depuis, l’Hippocampe s’est avachi ; et ne pensez-vous pas, messieurs, qu’il serait bon d’attirer l’attention de la marine sur ce poisson dont elle pourrait faire un excellent remorqueur ? un remorqueur à hélice, messieurs, sans chaudière et sans piston.

Mais ne nous égarons pas.

L’Hippocampe est donc un animal paisible, calme et inodore.

Il n’y a rien à dire sur ses mœurs.

Il mène la vie de famille et durant les longues soirées d’hiver, il charme ses loisirs en faisant tourner le plus vite possible les deux hélices qu’il porte sur les côtés de la tête ; je sais bien que ce n’est pas très intelligent, mais que voulez-vous qu’il fasse de ses hélices ? Enfin, messieurs, cela vaut mieux que d’aller au café.

Il ne faudrait pas cependant prendre ce poisson pour une buse ; l’Hippocampe, messieurs, a la ruse du serpent, et s’il échappe à la férocité des pêcheurs, c’est parce qu’il sait lire entre les lignes.

Après cela vous ne serez pas étonnés d’apprendre que l’Hippocampe se conserve très longtemps surtout à l’état fossile.

Malgré son goût très prononcé pour l’eau de mer, ce poisson a toujours la peau très sale on va jusqu’à dire, messieurs, que l’Hippocampe ne se lave jamais. Quelques-uns de nos ichthyologistes osent même affirmer que l’Hippocampe en use ainsi pour avoir plus chaud.

Mais une qualité qu’on ne peut enlever à l’Hippocampe, c’est la discrétion : confiez-lui un secret, il mourra sans l’avoir livré. Il est muet comme une carpe.

Sa sobriété elle-même est légendaire ; l’Hippocampe ne boit pas entre ses repas. Aussi l’a-t-on surnommé avec raison le chameau des mers.

Je terminerai, messieurs, en vous faisant remarquer que l’Hippocampe n’a rien de commun avec l’Hippopotame ou cheval de rivière.

Je n’ai plus rien à vous dire sur l’Hippocampe, ce petit poisson ne comportant pas une étude plus approfondie ; je me rattraperai sur le Veau, qui fera, messieurs, l’objet de ma prochaine leçon.


Le texte en ligne :

L'éponge en porcelaine

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