Le vélocipédiste, l’infirmier et le prêtre

(…) Quand on croise les regards des hommes, encaqués dans les wagons des trains de plaisir, empilés comme des tas de charbon sur le pont du paquebot à prix réduit, quand on se demande où ils vont, ce qui les pousse, ce qui les a réunis là, quand on suit leurs gestes si complètement inharmoniques au milieu d’aventure et de hasard où ils s’ahurissent, on éprouve la sensation de vivre une vie de cauchemar, effarante, et pareille à un conte d’Edgar Poë réalisé. Il n’y a pas de meilleure objection à la théorie des causes finales que le déconcertant spectacle d’un départ, ou d’une arrivée de touristes, en quelque endroit que ce soit.

Pourquoi y a-t-il toujours, parmi les multitudes en fête et si moroses que dégorgent les bateaux sur les quais hostiles, et qui engorgent les trains, pour des destinations circulaires et perrichonnesques, pourquoi y a-t-il un vélocipédiste, un infirmier et un prêtre ?

Pourquoi cette rencontre inévitable et fortuite, dans les foules provinciales, aussi inévitable et aussi fortuite, que celle de l’éternel Chinois perdu dans les foules parisiennes ? Ce Chinois, ce vélocipédiste, cet infirmier et ce prêtre, est-ce donc une seule personne ?

Ou bien est-ce l’âme même des multitudes, l’insaisissable et toujours présent homme des foules, que suivait, sans pouvoir l’atteindre jamais, le grand conteur américain ? Je ne puis maintenant voir un vélocipédiste, un infirmier, un prêtre dans une foule, sans ressentir, aussitôt, la terreur si particulière et purement métaphysique que m’ont toujours causée les imaginations suprasensibles de l’irréel et pourtant si véridique auteur des Histoires extraordinaires.

D’ailleurs, où que l’on aille et quoi que l’on voie, on ne se heurte jamais qu’à du désordre et à de la folie. Et la plus grande folie est de chercher une raison aux choses.

Les choses n’ont pas de raison d’être, et la vie est sans but, puisqu’elle est sans lois. Si Dieu existait, comme le croit vraiment cet étrange et anormal Edison, qui s’imagine l’avoir découvert dans le pôle négatif, pourquoi les hommes auraient-ils d’inutiles et inallaitables mamelles ?

Pourquoi, dans la nature, y aurait-il des vipères et des limaces ? Pourquoi des critiques dans la littérature ? Et pourquoi, moi aussi, serais-je allé à La Bouille ?

« ? »  la Bouille est… Contes – Octave Mirbeau


HERZFELD, Claude. La foule, figure mythique, selon Octave Mirbeau In : La foule : mythes et figures : De la Révolution à aujourd’hui. Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2005 (généré le 27 octobre 2016). Disponible sur Internet : http://books.openedition.org/pur/34626. ISBN : 9782753546202. DOI : 10.4000/books.pur.34626.

 

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