La Guzla, Prosper Mérimée

Atelier écriture imitative

De Prosper Mérimée on connaît deux canulars qui l’ont lancé dans la littérature : « Le théâtre de Clara Gazul, comédienne espagnole» (1825) et « La Guzla, ou Choix de poésies illyriques » (1827).   Cette dernière mystification littéraire consiste un recueil de ballades présenté comme la traduction d’une œuvre étrangère dont l’auteur, Hyacinthe Maglanovich, serait un barde morlaque, poète et joueur de guzla – un instrument de musique à archet en usage chez certains peuples slaves des Balkans.

L’époque se prêtait à ce que La Guzla fût acceptée en France mais également dans toute l’Europe  – certains fragments furent même traduits en vers par les plus grands poètes comme Goethe ou Pouchkine.

«  La présence française sur les rives orientales de l’Adriatique, de la mise en application du traité de Presbourg aux défaites napoléoniennes de 1813, représente un apogée dans les relations relativement anciennes entre les Croates et la France. La parenthèse des Provinces illyriennes, instaurées le 14 octobre 1809 dans le sillage du traité de Schönbrunn. aura profondément marqué les esprits dans une aire culturelle écartelée jusqu’aux guerres révolutionnaires entre Venise, la Monarchie des Habsbourg et l’Empire ottoman.

En France, le souvenir encore frais de cette expérience politique inédite, conjugué à la quête de couleur locale et au goût de l’exotisme, tous deux portés par le romantisme ambiant, entraînera une modeste vogue illyrienne et un emploi croissant du motif croate dans la littérature de la première moitié du XIXe siècle. Les Croates, couramment désignés sous divers sobriquets (Illyriens, Esclavons, Morlaques, Uscoques ou Haïdouks), infiltrent discrètement un certain nombre d’œuvres à succès, avec la complicité de leurs auteurs. » Milos Edi,

Le dévoilement de la supercherie a ôté – et pour longtemps – toute valeur littéraire à La Guzla. On peut cependant être sensible à ses qualités  et voir, sous le pastiche, le talent de création du jeune Mérimée ; ou reconnaître, comme le fit Goethe, le« talent souple » d’un auteur « qui a pris plaisir à plaisanter gravement.»

« En inventant les poèmes illyriques de la Guzla, Mérimée s’inspirait d’exemples illustres et répondait au goût d’une partie du public français que passionnaient la « hardiesse sauvage de conception », le « brusque élan d’imagination » et « l’énergique simplicité de style» qui caractérisent la plupart des chansons klephtiques et aussi celles des Serbes, de ces improvisateurs dalmates, dont Mme de Staël comparait la poésie à celle d’Ossian, des « bardes écossais », qui s’abandonnent « à l’effroi du mystère, à la mélancolie qu’inspirent l’incertain et l’inconnu». Des amis russes aident Mérimée, par des lectures, par la conversation à s’initier à l’âme et à la poésie slaves, que lui ouvre aussi la lecture des chroniques étrangères publiées régulièrement dans le Globe. Mérimée n’a pas traduit ni même imité librement des ballades serbes. Il a fait œuvre de créateur en composant, à l’aide de traits de mœurs populaires, de noms historiques et géographiques, des ballades originales, touchantes, tragiques ou sauvages, des chansons, une berceuse, un chant dialogué, variant ingénieusement la forme et reproduisant avec un naturel parfait, sans fausse naïveté, sans les taches qui dénoncent les pastiches moyenâgeux de l’époque romantique, le ton, la couleur des ballades populaires, » Frédéric-Édouard Schneegans, Notice à l’édition de 1926,

Le barde morlaque
Le barde morlaque et sa guzla.

Avertissement

Edition de 1840

Vers l’an de grâce 1827 j’étais romantique. Nous disions aux classiques : « Vos Grecs ne sont point des Grecs, vos Romains ne sont point des Romains ; vous ne savez pas donner à vos compositions la couleur locale. Point de salut sans là couleur locale. » Nous entendions par couleur locale ce qu’au XVIIe siècle on appelait les mœurs : mais nous étions très fiers de notre mot, et nous pensions avoir imaginé le mot et la chose. En fait de poésies, nous n’admirions que les poésies étrangères et les plus anciennes : les ballades de la frontière écossaise, les romances du Cid, nous paraissaient des chefs-‘œuvre incomparables, toujours à cause de la couleur locale.

Je mourais d’envie d’aller l’observer là où elle existait encore, car elle ne se trouve pas en tous lieux. Hélas ! pour voyager il ne me manquait qu’une chose, de l’argent ; mais, comme il n’en coûte rien pour faire des projets de voyage, j’en faisais beaucoup avec mes amis.

Ce n’étaient pas les pays visités par tous les touristes que nous voulions voir ; J.-J. Ampère et moi, nous voulions nous écarter des routes suivies par les Anglais ; aussi, après avoir passé rapidement à Florence, Rome et Naples, nous devions nous embarquer à Venise pour Trieste, et de là longer lentement la mer Adriatique jusqu’à Raguse. C’était bien le plan le plus original, le plus beau, le plus neuf, sauf la question d’argent !… En avisant au moyen de la résoudre, l’idée nous vint d’écrire d’avance notre voyage, de le vendre avantageusement, et d’employer nos bénéfices à reconnaître si nous nous étions trompés dans nos descriptions. Alors l’idée était neuve, mais malheureusement nous l’abandonnâmes.

Dans ce projet qui nous amusa quelque temps, Ampère, qui sait toutes les langues de l’Europe, m’avait chargé, je ne sais pourquoi, moi, ignorantissime, de recueillir les poésies originales des Illyriens.

Pour me préparer, je lus le Voyage en Dalmatie de l’abbé Fortis, et une assez bonne statistique des anciennes provinces illyriennes, rédigée, je crois, par un chef de bureau du ministère des affaires étrangères. J’appris cinq à six mots de slave, et j’écrivis en une quinzaine de jours la collection de ballades que voici.

Cela fut mystérieusement imprimé à Strasbourg, avec notes et portrait de l’auteur. Mon secret fut bien gardé et le succès fut immense.

Il est vrai qu’il ne s’en vendit guère qu’une douzaine d’exemplaires, et le cœur me saigne encore en pensant au pauvre éditeur qui fit les frais de cette mystification ; mais, si les Français ne me lurent point, les étrangers et des juges compétents me rendirent bien justice.

Deux mois après la publication de la Guzla. M. Bowring, auteur d’une anthologie slave, m’écrivit pour me demander les vers originaux que j’avais si bien traduits.

Puis M. Gerhart, conseiller et docteur quelque part en Allemagne, m’envoya deux gros volumes de poésies slaves traduites en allemand, et la Guzla traduite aussi, et en vers, ce qui lui avait été facile, disait-il dans sa préface, car sous ma prose il avait découvert le mètre des vers illyriques. Les Allemands découvrent bien des choses, on le sait, et celui-là me demandait encore des ballades pour faire un troisième volume.

Enfin M. Pouchkine a traduit en russe quelques-unes de mes historiettes, et cela peut se comparer à Gil Blas traduit en espagnol, et aux Lettres d’une religieuse portugaise, traduites en portugais. Un si brillant succès ne me fit point tourner la tête. Fort du témoignage de MM. Bowring, Gerhart et Pouchkine, je pouvais me vanter d’avoir fait de la couleur locale ; mais le procédé était si simple, si facile, que j’en vins à douter du mérite de la couleur locale elle-même, et que je pardonnai à Racine d’avoir policé les sauvages héros de Sophocle et d’Euripide.

1840.

*

  • Présentation du texte, préface de 1827, avertissement de 1840 par l’auteur, courte notice biographique sur Hyacinthe Maglanovich, le barde morlaque. Fichier PDF ou  ODT.

 

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