Substantif m. ou f.
Jardin original réalisé après s'être documenté sérieusement et avoir réalisé de nombreuses épures préalables.
Le résultat provoque toujours l'étonnement, voire le rire.
L'horribile est la version réduite de l'admiribile, on y croise des ifs, un rocher, un tombeau, un pont vénitien, une pagode chinoise...Bouvard & Pécuchet
Gustave Flaubert.
Le jardin de Bouvard et Pécuchet (Chapitre 2)Pécuchet fit plusieurs épures, en se servant de sa boîte de mathématiques. Bouvard lui donnait des conseils. Ils n'arrivaient à rien de satisfaisant. Heureusement qu'ils trouvèrent dans leur bibliothèque l'ouvrage de Boitard, intitulé L'Architecte des Jardins.
L'auteur les divise en une infinité de genres. Il y a, d'abord, le genre mélancolique et romantique, qui se signale par des immortelles, des ruines, des tombeaux, et "un ex-voto à la Vierge, indiquant la place où un seigneur est tombé sous le fer d'un assassin" ; on compose le genre terrible avec des rocs suspendus, des arbres fracassés, des cabanes incendiées, le genre exotique en plantant des cierges du Pérou "pour faire naître des souvenirs à un colon ou à un voyageur".
Le genre grave doit offrir, comme Ermenonville, un temple à la philosophie. Les obélisques et les arcs de triomphe caractérisent le genre majestueux, de la mousse et des grottes le genre mystérieux, un lac le genre rêveur. Il y a même le genre fantastique, dont le plus beau spécimen se voyait naguère dans un jardin wurtembergeois car, on y rencontrait successivement, un sanglier, un ermite, plusieurs sépulcres, et une barque se détachant d'elle-même du rivage, pour vous conduire dans un boudoir, où des jets d'eau vous inondaient, quand on se posait sur le sofa.Devant cet horizon de merveilles, Bouvard et Pécuchet eurent comme un éblouissement. Le genre fantastique leur parut réservé aux princes. Le temple à la philosophie serait encombrant. L'ex-voto à la madone n'aurait pas de signification, vu le manque d'assassins, et, tant pis pour les colons et les voyageurs, les plantes américaines coûtaient trop cher. Mais les rocs étaient possibles comme les arbres fracassés, les immortelles et la mousse ; et dans un enthousiasme progressif, après beaucoup de tâtonnements, avec l'aide d'un seul valet, et pour une somme minime, ils se fabriquèrent une résidence qui n'avait pas d'analogue dans tout le département.
La charmille ouverte çà et là donnait jour sur le bosquet, rempli d'allées sinueuses en façon de labyrinthe. Dans le mur de l'espalier, ils avaient voulu faire un arceau sous lequel on découvrirait la perspective. Comme le chaperon ne pouvait se tenir suspendu, il en était résulté une brèche énorme, avec des ruines par terre.
Ils avaient sacrifié les asperges pour bâtir à la place un tombeau étrusque c'est-à-dire un quadrilatère en plâtre noir, ayant six pieds de hauteur, et l'apparence d'une niche à chien. Quatre sapinettes aux angles flanquaient ce monument, qui serait surmonté par une urne et enrichi d'une inscription.
Dans l'autre partie du potager une espèce de Rialto enjambait un bassin, offrant sur ses bords des coquilles de moules incrustées. La terre buvait l'eau, n'importe ! Il se formerait un fond de glaise, qui la retiendrait.
La cahute avait été transformée en cabane rustique, grâce à des verres de couleur. Au sommet du vigneau six arbres équarris supportaient un chapeau de fer-blanc à pointes retroussées, et le tout signifiait une pagode chinoise.Ils avaient été sur les rives de l'Orne, choisir des granits, les avaient cassés, numérotés, rapportés eux- mêmes dans une charrette, puis avaient joint les morceaux avec du ciment, en les accumulant les uns pardessus les autres ; et au milieu du gazon se dressait un rocher, pareil à une gigantesque pomme de terre.
Quelque chose manquait au delà pour compléter l'harmonie. Ils abattirent le plus gros tilleul de la charmille (aux trois quarts mort, du reste) et le couchèrent dans toute la longueur du jardin, de telle sorte qu'on pouvait le croire apporté par un torrent, ou renversé par la foudre.
La besogne finie, Bouvard qui était sur le perron, cria de loin :
"Ici ! on voit mieux !"
"Voit mieux" fut répété dans l'air.
Pécuchet répondit :
"J'y vais !"
"Y vais !"
"Tiens ! un écho !"
"Écho !"
Le tilleul, jusqu'alors l'avait empêché de se produire ; et il était favorisé par la pagode, faisant face à la grange, dont le pignon surmontait la charmille.
Pour essayer l'écho, ils s'amusèrent à lancer des mots plaisants. Bouvard en hurla d'obscènes.
Il avait été plusieurs fois à Falaise, sous prétexte d'argent à recevoir et il en revenait toujours avec de petits paquets qu'il enfermait dans sa commode. Pécuchet partit un matin, pour se rendre à Bretteville, et rentra fort tard, avec un panier qu'il cacha sous son lit.
Le lendemain, à son réveil, Bouvard fut surpris. Les deux premiers ifs de la grand allée (qui la veille encore, étaient sphériques) avaient la forme de paons et un cornet avec deux boutons de porcelaine figuraient le bec et les yeux. Pécuchet s'était levé dès l'aube ; et tremblant d'être découvert, il avait taillé les deux arbres à la mesure des appendices expédiés par Dumouchel. Depuis six mois, les autres derrière ceux-là imitaient, plus ou moins, des pyramides, des cubes, des cylindres, des cerfs ou des fauteuils. Mais rien n'égalait les paons, Bouvard le reconnut, avec de grands éloges.
Sous prétexte d'avoir oublié sa bêche, il entraîna son compagnon dans le labyrinthe. Car il avait profité de l'absence de Pécuchet, pour faire, lui aussi, quelque chose de sublime.
La porte des champs était recouverte d'une couche de plâtre, sur laquelle s'alignaient en bel ordre cinq cents fourneaux de pipes, représentant des Abd-el-Kader, des nègres, des turcos, des femmes nues, des pieds de cheval, et des têtes de mort !
"Comprends-tu mon impatience !"
"Je crois bien !"
Et dans leur émotion, ils s'embrassèrent.
Comme tous les artistes, ils eurent le besoin d'être applaudis et Bouvard songea à offrir un grand dîner.
"Prends garde !" dit Pécuchet " tu vas te lancer dans les réceptions. C'est un gouffre !"
La chose pourtant, fut décidée.
eT Après la réalisation, la visite du jardin...
Presque aussitôt on déboucha le champagne, dont les détonations amenèrent un redoublement de joie. Pécuchet fit un signe. Les rideaux s'ouvrirent, et le jardin apparut.
C'était dans le crépuscule, quelque chose d'effrayant. Le rocher comme une montagne occupait le gazon, le tombeau faisait un cube au milieu des épinards, le pont vénitien un accent circonflexe par-dessus les haricots et la cabane, au delà, une grande tache noire ; car ils avaient incendié son toit pour la rendre plus poétique. Les ifs en forme de cerfs ou de fauteuils se suivaient, jusqu'à l'arbre foudroyé, qui s'étendait transversalement de la charmille à la tonnelle, où des pommes d'amour pendaient comme des stalactites. Un tournesol, çà et là, étalait son disque jaune. La pagode chinoise peinte en rouge semblait un phare sur le vigneau. Les becs des paons frappés par le soleil se renvoyaient des feux, et derrière la claire- voie, débarrassée de ses planches, la campagne toute plate terminait l'horizon.
Devant l'étonnement de leurs convives Bouvard et Pécuchet ressentirent une véritable jouissance.
Mme Bordin surtout admira les paons. Mais le tombeau ne fut pas compris, ni la cabane incendiée, ni le mur en ruines. Puis, chacun à tour de rôle, passa sur le pont. Pour emplir le bassin, Bouvard et Pécuchet avaient charrié de l'eau pendant toute la matinée. Elle avait fui entre les pierres du fond, mal jointes, et de la vase les recouvrait.
Tout en se promenant on se permit des critiques : "A votre place j'aurais fait cela. Les petits pois sont en retard. Ce coin franchement n'est pas propre. Avec une taille pareille, jamais vous n'obtiendrez de fruits."
Bouvard fut obligé de répondre qu'il se moquait des fruits.
Comme on longeait la charmille, il dit d'un air finaud :
"Ah ! voilà une personne que nous dérangeons ! mille excuses !"
La plaisanterie ne fut pas relevée. Tout le monde connaissait la dame en plâtre !
Après plusieurs détours dans le labyrinthe, on arriva devant la porte aux pipes. Des regards de stupéfaction s'échangèrent. Bouvard observait le visage de ses hôtes, et impatient de connaître leur opinion :
"Qu'en dites-vous ? "
Mme Bordin éclata de rire : Tous firent comme elle. Le curé poussait une sorte de gloussement, Hurel toussait, le Docteur en pleurait, sa femme fut prise d'un spasme nerveux, et Foureau, homme sans gêne, cassa un Abd-el-Kader qu'il mit dans sa poche, comme souvenir.
Quand on fut sorti de la charmille, Bouvard pour étonner son monde avec l'écho, cria de toutes ses forces :
"Serviteur ! Mesdames !"
Rien ! pas d'écho. Cela tenait à des réparations faites à la grange, le pignon et la toiture étant démolis.
Le café fut servi sur le vigneau et les Messieurs allaient commencer une partie de boules, quand ils virent en face derrière la claire-voie un homme qui les regardait. Il était maigre et hâlé, avec un pantalon rouge en lambeaux, une veste bleue sans chemise, la barbe noire taillée en brosse ; et il articula d'une voix rauque :
"Donnez-moi un verre de vin !"
Le maire et l'abbé Jeufroy l'avaient tout de suite reconnu. C'était un ancien menuisier de Chavignolles.
"Allons Gorju ! éloignez-vous" dit M. Foureau. "On ne demande pas l'aumône."
"Moi ? l'aumône !" s'écria l'homme exaspéré. "J'ai fait sept ans la guerre en Afrique. Je relève de l'hôpital. Pas d'ouvrage ! Faut-il que j'assassine ? nom d'un nom !" Sa colère d'elle-même tomba et les deux poings sur les hanches, il considérait les bourgeois d'un air mélancolique et gouailleur. La fatigue des bivouacs, l'absinthe et les fièvres, toute une existence de misère et de crapule se révélait dans ses yeux troubles. Ses lèvres pâles tremblaient en lui découvrant les gencives. Le grand ciel empourpré l'enveloppait d'une lueur sanglante et son obstination à rester là causait une sorte d'effroi.
Bouvard, pour en finir, alla chercher le fond d'une bouteille. Le vagabond l'absorba gloutonnement ; puis disparut dans les avoines, en gesticulant.
Ensuite on blâma M. Bouvard. De telles complaisances favorisaient le désordre. Mais Bouvard irrité par l'insuccès de son jardin prit la défense du peuple ; tous parlèrent à la fois.
Foureau exaltait le gouvernement. Hurel ne voyait dans le monde que la propriété foncière. L'abbé Jeufroy se plaignit de ce qu'on ne protégeait pas la religion. pécuchet attaqua les impôts. Mme Bordin criait par intervalle : "Moi d'abord, je déteste la République" et le docteur se déclara pour le progrès. "Car enfin, monsieur, nous avons besoin de réformes."
"Possible !" répondit Foureau ; "mais toutes ces idées-là nuisent aux affaires."
"Je me fiche des affaires !" s'écria Pécuchet.
Vaucorbeil poursuivit : "Au moins, donnez nous l'adjonction des capacités." Bouvard n'allait pas jusque-là.
"C'est votre opinion ? " reprit le docteur. "Vous êtes toisé ! Bonsoir ! et je vous souhaite un déluge pour naviguer dans votre bassin !"
"Moi aussi, je m'en vais" dit un moment après M. Foureau ; et désignant sa poche où était l'Abd-el- Kader : "Si j'ai besoin d'un autre, je reviendrai."
Le curé, avant de partir confia timidement à Pécuchet qu'il ne trouvait pas convenable ce simulacre de tombeau au milieu des légumes. Hurel, en se retirant salua très bas la compagnie. M. Marescot avait disparu après le dessert.
Mme Bordin recommença le détail de ses cornichons, promit une seconde recette pour les prunes à l'eau- de-vie et fit encore trois tours dans la grande allée ; mais en passant près du tilleul le bas de sa robe s'accrocha ; et ils l'entendirent qui murmurait : "Mon Dieu ! quelle bêtise que cet arbre !"
Jusqu'à minuit, les deux amphitryons, sous la tonnelle, exhalèrent leur ressentiment.
Sans doute, on pouvait reprendre dans le dîner deux ou trois petites choses par-ci, par-là ; et cependant les convives s'étaient gorgés comme des ogres, preuve qu'il n'était pas si mauvais. Mais pour le jardin, tant de dénigrement provenait de la plus basse jalousie ; et s'échauffant tous les deux :
"Ah ! l'eau manque dans le bassin ! Patience, on y verra jusqu'à un cygne et des poissons !"
"A peine s'ils ont remarqué la pagode !"
"Prétendre que les ruines ne sont pas propres est une opinion d'imbécile !"
"Et le tombeau une inconvenance ! Pourquoi inconvenance ? Est-ce qu'on n'a pas le droit d'en construire un dans son domaine ? Je veux même m'y faire enterrer !"
"Ne parle pas de ça !" dit Pécuchet.
Puis, ils passèrent en revue les convives.
"Le médecin m'a l'air d'un joli poseur !"
"As-tu observé le ricanement de Marescot devant le portrait ? "
"Quel goujat que M. le maire ! Quand on dîne dans une maison, que diable ! on respecte les curiosités."
"Mme Bordin" dit Bouvard.
"Eh ! c'est une intrigante ! Laisse-moi tranquille."
Dégoûtés du monde, ils résolurent de ne plus voir personne, de vivre exclusivement chez eux, pour eux seuls.