Lettres familières

Laurent Tailhade

"On ne nettoie pas les écuries d'Augias avec un plumeau."

Chamfort

Vendémiaire

édition en ligne
contact
Creative Commons
zec.fr

Waldeck-Rousseau



 A Monsieur Waldeck-Rousseau

Augure près le sénat

 

2 juillet 1903..

Comme vous n'en doutez pas, monsieur, le vocable familier s'applique ici à l'écriture du message et non à la qualité des rapports qu'il semble que l'on puisse entretenir avec vous. Les qualificatifs que vous décernaient vos ennemis d'hier, esclaves  de  demain  « brochet gelé, sphinx sans énigme », et tant d'autres épithètes, font voir assez le genre d'émotion que procure votre aspect.

Venu tard dans le monde gambettiste, où la rondeur, l'allure bon enfant servaient de masque aux ambitieux retors du Grand Ministère, vous avez, soit par tempérament, soit pour vous départir des associés que vous donnait la politique, assumé le « genre anglais » qui fait aussi bien la fortune des ministres que celle des tailleurs. Vous fûtes désormais énigmatique et septentrional, avare de vos gestes, d'une précision dans le discours froide et coupante qui, dédaigneusement, culbute vos adversaires comme une douche d'eau frappée. Votre éloquence morte dessèche en leur germe les espérances et les révoltes. On sent, à vous ouïr, que tous les efforts, les sacrifices généreux, les enthousiasmes légitimes, viendront échouer contre l'admirable tactique d'avortement dont vous êtes le héros. En vous le néant du parlementarisme s'est fait homme. Vous êtes le maitre de la stérilité. D'une ombre plus inféconde que le sel, vous maléficiez les champs de l'avenir.

On vous renomme cependant pour les qualités du cœur; on affirme que, sorti du Palais de Justice ou du tréteau sénatorial, après avoir étranglé le plus de libertés possible et rendu aux privilégiés des services redoutables, vous devenez un époux modèle, un affectueux ami. Votre mépris des hommes se borne à la vie publique; ceux qui vous approchent font profession de vous aimer. Si votre visage reste immobile, c'est à cause d'une blessure, d'une infirmité d'autrefois. Sous votre gilet blanc un cœur « sensible » émeut le rouge sang des tendresses humaines et non la lymphe venimeuse des politiciens. Talleyrand au dehors, pour la canaille, vous êtes, dans votre maison, le plus affable des bourgeois. Quelques-unes de vos impertinences marquent, d'ailleurs, un tour d'esprit où ne se peuvent .guinder les parvenus de l'une et l'autre Chambre, ceux qui portent leurs décorations, comme un chef caraïbe ses anneaux dans le nez.

Vous écrivez excellemment ; vos ouvrages font naître ce genre d'admiration que l'on porte aux outils chirurgicaux de Lüer ou de Mathieu. C'est propre, élégant et net comme un bistouri. Vous évitez, sans effort, les turpitudes. Quand vous incarcérez des écrivains, vous ne les forcez point à boulonner des chaînes, à réunir des cahiers. Vous parlez à vos collègues avec un air d'ennui qui témoigne de l'incommensurable dédain où vous tenez ces messieurs.

Votre dandysme plaît. C'est dans la taverne parlementaire une carafe d'orgeat qui repose des vins épais que l'on y goûte à l'accoutumée. Il vous met depuis longtemps sur le pied de vos futurs amis. Arthur Meyer, Boniface de Castellane, Barrès et Pollonnais eux-mêmes n'ont rien trouvé de plus fasbionable que vos pets en-l’air.

Ce discours où vous tançâtes comme il faut le ministère qui vous continue et vous dépasse, fait voir quel admirable serviteur le monde capitaliste possède en vous. Il éclaire d'un jour limpide la philosophie de votre histoire, depuis le dénouement de l'Affaire Dreyfus. Défenseur attitré de la société bourgeoise, vous n'avez pas eu besoin de descendre au mensonge pour accomplir la tâche que vous aviez assumée. Outre le joli doigté à la Machiavel dont vous avez fait preuve, outre la façon artiste dont vous avez étranglé, pour quarante ans au moins, la révolution sociale, vous manifestâtes une connaissance des hommes qui divertit le spectateur.

Deux catégories de malandrins, après avoir suscité l'Affaire, les moines et l'État-major, semblaient, enfin, promis à de justes représailles. Votre ministère n'a pas eu d'autre but que de les sauver, de les rendre intangibles à l'avenir.

Mais, le socialisme ayant groupé toutes les forces vives du pays, il s'agissait de déshonorer avant tout le socialisme dans l'un de ses leaders les plus représentatifs, de paralyser ainsi tous les braves gens qui, pleins de foi dans les discours électoraux, marchaient à la remorque des pontifes. Vous prîtes pour  collaborateur un homme que l'argent, les  honneurs, la « signature » grisèrent d'une ivresse implacable. C'est le procédé que l'Angleterre emploie, afin de réduire à néant les émeutes nègres. On débonde quelques pipes de tafia sur le chemin des insurgés. Une heure après, les chefs et les soldats gisent ivres-morts, bons pour la fusillade ou le chat à neuf queues.

Par vous Mercier fut exempt du bagne, Boisdeffre, Pellieux, Gonsé et leurs complices rendus aux accolades pestiférées du nationalisme. Par vous, les dix-huit cent mille francs des Assomptionnistes furent abandonnés à ces escrocs. Par vous, Millerand fut fait baron et rinça les vases de Compiègne avec une servilité dont MM. de Polignac et de Villèle ne connurent pas les abaissements.

A présent, vous tentez de donner aux Congrégations une existence légale. C'est, dit-on, pour déférer aux désirs de Mme Waldeck-Rousseau, pénitente du Père du Lac et grande chrétienne tout comme la baronne Reille ou la petite Ripolin. A la suite de quel rêve, de quel remords ou de quelle déception la fille du grand Charcot s'est-elle mise à travailler pour le bien de l'Église ? C'est ce que les mémoires du temps expliqueront, sans doute, à nos derniers neveux.

Pour vous, monsieur, obéissant aux « idoles du foyer », vous donnez au pape, à la noblesse française, à l'Académie, à la Villette, un exemple et des leçons qui ne périront pas. La bouche cancéreuse de Drumont, les lèvres peintes d'Arthur Meyer vous baisent à l'envi. Rochefort, sur sa pelle à feu, remplace l'ordure dont il vous arrosa par du sucre ou du benjoin. Vous êtes leur grand homme; leur demi-dieu, leur futur sauveur, nec pluribus impar !

Souffrez, cependant, que pareil a l'Insulteur des triomphes antiques, je vous rappelle à !a condition humaine. Vous disiez jadis, en parlant d'Edwards « Il a bien tort de dépenser la moindre somme pour m'empêcher de devenir président de la République ; ayant un beau-frère comme celui-là, je ne le serai jamais. »

Pensez-vous que vos caudataires de l'heure présente, vos alliés nouveaux aient une vertu si efficace pour vous conduire à ce poste devant quoi votre indifférence capitule, à quoi tendent vos frigides ambitions d'avocat sans idéal et de beau dédaigneux ?  

haut de page

Vendémiaire |design de Stylish | zec.fr |