Lettres familières

Laurent Tailhade

"On ne nettoie pas les écuries d'Augias avec un plumeau."

Chamfort

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"Vous haïssez la lumière, le progrès, la raison..."

 

 

A Monsieur Joseph Viollet

Ratichon

 

19 décembre 1902.

 

Vous exercez, monsieur, la très hilarante fonction d'accommoder pour les personnes pieuses des sandwichs d'Absolu, que vous leur poussez dans le gaviot, non sans accomplir maintes génuflexions et autres simagrées. Vous enseignez imperturbablement aux élèves confiés à vos leçons qu'un ramier féconda, il y a vingt siècles, une vierge déipare, laquelle, ayant mis bas dans un chenil à bestiaux, vit sortir de ses flancs la Cause immatérielle de l'Univers sous la figure d'un « gluant », si j'ose m'exprimer ainsi. Vous propagez les vertus de Lourdes. Vous faites connaître à vos pratiques l'efficacité des prières à Saint-Maclou pour guérir les furoncles, vous adorez le Sacré-Cœur, tout comme vos confrères indous adorent le lingam. Tapi dans une boite qui sent l'aigre, vous chuchotez aux jeunes filles des obscénités que n'oserait formuler, après boire, le plus indécrottable des commis-voyageurs.

Vous professez que la Bible émane de Moïse et que le livre de Daniel fut l'œuvre de ce nabi.

Vous tenez pour article de foi la baleine de Jonas, le soleil de Josué, le poisson de Tobie et la mâchoire d'âne qui concassa les Pelischim Vous cataloguez les fables niaises de l'inepte Jésus ; vous faites semblant de prendre au sérieux les stupides historiettes du Nouveau Testament et de placer les évangiles bien au-dessus du Grand Albert ou du Langage des fleurs .

Comme vous vivez dans une société laïque, ne déférant qu'à la raison, à la science, vous tirez de votre métier les avantages les plus solides et les plus nombreux. Tandis que la Préfecture, les tribunaux correctionnels pourchassent avec une bestiale férocité vos collègues du champ de foire, somnambules ou rebouteux,vous touchez de substantiels revenus, exempt de tout labeur, de toute œuvre sérieuse.

Quand vous passez dans la rue, en cotillon noir, les flics vous cèdent le pas et les mouchards veillent sur vous. La Sorbonne vous est permise, la Chambre et le Sénat. Tandis que les autres sortes d'escrocs vont de temps à autre faire un tour à la Santé ou revoir le boulevard Anspach, vous débitez coram populo des indulgences plénières, des parts de paradis ; vous faites boulotter Monsieur de l'Être aux personnes curieuses de ce fade ragoût. Cependant les infortunés camelots ne peuvent même pas débiter en paix sur la voie publique de la poudre à punaises, du poil à gratter ou de l'onguent pour les cors Jeune, vous dominez sur un harem de dévotes car les femmes à curés forment une espèce, comme les femmes à soldats. Revenu, plus tard, de la bagatelle, vous connaîtrez le plaisir de capter des héritages et de vous faire entretenir comme le gorille sacré ou les chats hiératiques de Sérapéum.

Vous êtes malfaisant, venimeux et patenté. Vous haïssez la lumière, le progrès, la raison. Vous défendez le culte d'un imbécile problématique dont une suite exécrable d'obscurantins et de bourreaux s'est fait une arme pour abrutir et rançonner les peuples. Quand, libérée enfin des ténèbres ancestrales, pressentant déjà l'aube d'un temps meilleur, l'humanité, hors de la fange chrétienne, se met en marche vers la raison, vous jetez sur son chemin les pavés de la sottise et l'erreur. Vous mentez « par devoir », comme un valet, comme une fille. Vous mentez, connaissant votre imposture, vous mentez partout, vous mentez sans cesse néanmoins, vous vous croyez beaucoup plus honnête homme quêtes faussaires ou les cambrioleurs !...

Mais vos entreprises ne se bornent pas à ce geste professionnel que les vicaires marmiteux de Tarbes ou de Quimper,

…Noirs grotesques dont fermentent les souliers,

intègrent avec la même impudence et le même orgueil que vous. L'« impanation d'un dieu par un goujat », qui scandalisait si fort Lamartine, est à la portée du prestolet le plus crasseux. Nul besoin pour chanter vêpres, de grouper des intellectuels en face du lutrin l'âne tonsuré, pourvu qu'il ait du son, ne manquera pas de braire comme il faut.

Quant à vous, monsieur, jeune, fils de catholique notable, arriviste d'un cynisme très nouveau jeu, vous poussez votre pointe et vous vous insinuez dans le monde par des procédés beaucoup moins ingénus. Comme les bateleurs vos aînés, comme les Gayraud, les Naudet, les Garnier, vous faites du socialisme pour le compte de l'Église, non moins que pour votre avancement personnel. Vous assistez en jupon aux conférences révolutionnaires puis, sous couleur d'élucider quelque point de doctrine, vous offrez votre orviétan, vous proposez le remède catholique au mal social. Vous affirmez sans rire que la doctrine du Pendu galiléen — pendu si à propos, d'ailleurs, par la civilisation romaine —invite le riche à se dépouiller, le prêtre, accapareur de la fortune publique, à prodiguer l'or aux malheureux. Vous exhibez ces effroyables sornettes, flanqué de quelques jeunes idiots sortis des grenouillères de Saint-Vincent-de-Paul ou des trous à rats de l'abbé Fonsagrives. On vous écoute ; des orateurs comme Sébastien Faure daignent vous prendre au sérieux. L'autre soir, près de vous, le nationaliste Versini, avec sa face aboyeuse de chicanous à tout faire, sa gueule édentée et méchante, ses yeux sanguinolents, blêmissait de rage et de peur, sous la huée vengeresse d'un auditoire que la seule présence d'un malfaiteur de la Patrie Française outrage et fait vomir. Cependant le public vous donnait audience, peut-être à cause des fades plaisanteries dont vous jugiez opportun d'enguirlander vos sophismes.

Je vous fus moins bénin la semaine précédente. Encore que j'eusse l'honneur d'occuper le fauteuil présidentiel, je sortis du calme de mon emploi et vous rabrouai comme il faut. Il ne manqua pas d'infirmes par la tête pour me reprocher cette attitude exempte de neutralité. Même, un ami, un de ces amis comme il en pousse par milliers sur le chemin des lettres, — Bonjour, mon cher, comment vas-tu ? Bonjour, mon cher, comment t'appelles-tu ? — un ami, dis-je, voulut bien me déclarer que « j'avais manqué de courtoisie et de tact ». J'aurais pu donner à ce nigaud quittance de sa niaiserie sur l'une et l'autre joue mais il ne faut pas ainsi prodiguer les camouflets ; cela déconsidère leur vertu. D'ailleurs, il n'est pas médiocrement plaisant de constater que, parmi les intellects soi-disant libérés, socialistes, libres penseurs, anarchistes même, il est encore des personnes estimant que l'on doit égards et courtoisie aux gens de votre robe. C'est gai, c'est instructif, mais vous daignerez permettre que je ne me conforme point à cet avis.

Eh ! quoi, monsieur ! Vous portez un costume d'une laideur agressive et périmée, une sorte de jupe de cheval dont on aurait coupé la traîne ; vous mettez sur votre chef le sombrero de Basile et, sous votre menton, un bavoir orné de perles. Vous êtes dans la rue aussi inconvenant qu'un lancier polonais ou qu'un sauvage de feu la Grande Chaumière. Et vous prétendez qu'on prenne au sérieux votre déguisement ? Quand l'Armée du Salut, en casaque rouge pour les mâles, en chapeau à la Kate Greenaway pour les guerrières, défile au son du tambour, accréditant le retour du pêcheur à la Sainte-Jérusalem sur l'air de Tamaraboum ou de Jim ! Jack ! What a nice girl ! nul n'aurait la démangeaison falote d'entreprendre la moindre controverse avec ces agités. Ce sont néanmoins vos frères et des chrétiens comme vous. Ils ont le mérite de la simplesse, que vous avez perdu. En outre, ils se tamponnent le coquillard, si j'ose m'exprimer ainsi, des Pères et des Conciles, et ne se préoccupent pas plus de M. Théodor de Wyzeva que du Grand Mogol ou de Saint-Alipantin.

Quant à la liberté de discussion dont si souvent, mal à propos, les libertaires ont la bouche pleine, je ne vois pas à quel titre vous pourriez la demander à vos adversaires.

« Au nom de leurs principes », alléguait le sinistre Veuillot. Si les principes, les immortels principes de la Libre Pensée impliquent cette duperie, il convient qu'on leur manque absolument de révérence. On ne discute pas avec la peste, l'incendie ou la vipère. On neutralise le venin, on arrose la flamme, on écrase la bête maléfique. Le christianisme a, pendant quinze siècles, empoisonné le monde. Il n'est pas besoin de ménagements pour se défaire de cette lèpre : on ne fait pas de l'antisepsie avec des gants.

Le prêtre, par la honte de son état, la hideur infamante de son costume, vit en dehors de la loi commune, de la solidarité. Contre lui tout est permis, car la civilisation est en droit de légitime défense elle ne lui doit ni ménagement ni pitié. C'est le chien enragé que tout passant a le devoir d'abattre, de peur qu'il ne morde les hommes et n'infecte les troupeaux. Le prêtre, dans une société basée sur la raison et la science, le prêtre survivant aux âges nocturnes dont il fut un des plus redoutables produits, le prêtre n'aurait d'autre place qu'à Bicêtre, dans le cabanon des fous dangereux. Exclusion, ostracisme, prison perpétuelle, bagnes et cachots, tout est bon, tout est légitime contre lui. Discuter avec ça Non, mais le museler, mais le mettre à mort ; car la peine capitale, si odieuse qu'elle soit, n'est pas trop forte pour cet empoisonneur plus effrayant que Borgia, plus infâme que Castaing. Le respect de la vie humaine cesse envers ceux-là qui se sont mis volontairement hors de l'humanité.

D'ailleurs, monsieur, ce droit de discussion, l'accordez-vous à un contradicteur ? Lorsque, enjuponné de tarlatane et guindé sur une estrade, vous rabâchez les inepties de Tertullien, de Thomas d'Aquin ou de Bossuet, que diriez-vous si un importun demandait la parole vers la fin du prône ou du sermon ? Il n'y aurait pas assez de porte-chapes, de suisses, de bedeaux, pour le jeter à la porte. Les voyous sacrés, les ménades eucharistiques, les fabriciens rageurs le dépèceraient en lambeaux, comme jadis Orphée dans les campagnes danubiennes.

Restent les égards que se doivent entre eux les gens de bonne compagnie. Ah ! monsieur, de grâce, oublions ces fariboles et ne parlons pas d'égards entre cambrioleurs et cambriolés.

Celui qui vous écrit, dans l'espace de huit ans, a essuyé deux cruelles défaites. En 1894, une explosion de dynamite le mettait en danger de mort. L'an dernier, le ministère de la défense républicaine le faisait emprisonner en vertu des lois scélérates pour avoir osé dire sa pensée.

Dans l'un et l'autre cas, la presse catholique fut à la hauteur de sa doctrine. Elle arrosa d'ordures la couche du mourant et les « fers » du prisonnier. Ce fut une éruption de bran à couvrir de honte la Montagne Pelée. Le miel de Ploudaniel jaillissait de leurs lèvres. Prêtres, insulteurs des hommes libres, n'attendez ni complaisance ni respect de ceux dont vous outragez la pensée et souillez les regards. Ou, du moins, pour obtenir quelques signes de déférence, mettez au vestiaire le chie-en-lit sacerdotal. Travestis en honnêtes gens, on pourra vous traiter, non selon vos mérites, mais selon votre extérieur, et vous en imposerez à notre haine en faisant le simulacre d'être des hommes tels que nous.

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