Lettres familières

Laurent Tailhade

"On ne nettoie pas les écuries d'Augias avec un plumeau."

Chamfort

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M. Vigouroux.

Fit condamner une des ses employées accusée d'avoir dérobé une poignée de haricots : "Plus impersonnel qu'un mollusque, plus innommable qu'un pou, vous avez, par ce comportement, noté votre existence, arraché à l'anonymat votre personne, dont l'exemplaire se tire par milliers.

 

A Monsieur Vigouroux

Marchand de haricots

 

6 avril 1900

 

J'arrive tard, monsieur, pour vous offrir mon compliment du magnanime que vous fîtes paraître à l'audience correctionnelle, ce dernier jeudi. La presse entière a splendi, comme il faut, de vos louanges, et votre nom — ô combien ityphallique ! — parviendra, sans doute, jusqu'à nos ultimes héritiers.

Mais, pour être ajournée, l'expression de ma vérécundie n'en est pas moins chaleureuse, et j'éprouve un contentement inexprimable à vous congratuler, sur un mode choisi. 

De ce petit devoir souffrez que je m'acquitte

et, l'ayant accompli ; causons, les pieds au feu, avec la même familiarité que si nous avions gardé ensemble vos élèves soissonnais.

Donc, vous avez fait condamner une femme grosse qui gagnait, chez vous, six sous par jour, à cause qu'elle vous déroba trois mesures de fayots, soit, en monnaie trébuchante, un franc quatre-vingts centimes, si j'ose me parer de ce langage décimal.

Le geste fut synthétique, moral et patenté. A l'intégrer, vous cessâtes, pour un instant, d'être le haricoteur, marchand de faséoles, confiné dans les cosses et les grains, pour devenir l'effigie, l'incarnation parlante du Commerce, avec tout ce qu'il implique de gracieux. En vous, le courtaud de magasin, non moins que le grand banquier et le juge consulaire, se contemplent comme dans un miroir équitable — speculum justiciæ. Leur âme, par vos lèvres aphasiques, a parlé, dans un ton adéquat à ses performances. Vous avez déculotté la conscience boutiquière. Soyez-en fier, monsieur. Plus impersonnel qu'un mollusque, plus innommable qu'un pou, vous avez, par ce comportement, noté votre existence, arraché à l'anonymat votre personne, dont l'exemplaire se tire par milliers.

Ainsi vous fut ouverte la notoriété, ce porche béant où passent tour à tour les épiscopes, les acrobates, les généraux et les catins, mais que les gens de mérite ne franchissent guère que cloués sous la lame et les pieds en avant. Les pignoufs ont leur destinée. Pour conquérir tant de gloire, vous n'avez pas eu besoin de faire le daim, à la façon du jeune Lubersac, ni, comme ce fils des preux, d'insulter cochonnément un mineur qu'il sait incapable d'aller sur le terrain. Même, il vous serait difficile, je pense, d'être admis au Jockey, n'étant ni faussaire, ni bâtard d'ecclésiastique, ni juif renégat. Les élégances ne paraissent pas faire partie intégrante de votre idiosyncrase : l'on vous imagine aisément avec les ongles noirs, les dents moussues et le pied plat.

D'autres ont de l'esprit, du cœur, de la fantaisie. Barrès, à qui ne fut point dévolue cette beauté du corps dont s'illumine Quesnay de Beaurepaire, a, dans sa poche à venin, de quoi malificier Paris et sa banlieue. Edmond Blanc règne sur les croupiers de Monte-Carlo et sur les curés de Tarbes, cependant que Lemaître, en habit d'académicien, fait reluire ses bottes que tache fréquemment la cervelle des suicidés. Pollonnais a ses « mômes » et Rochefort son beau-frère. Vous, monsieur, vous vous passez aisément de tout cela, n'ayant besoin pour reluire que d'une seule vertu l'amour, le fétichisme, l'anthropophagie de la propriété.

Sans effort je devine le milieu où vous évoluez. Non pas la Halle aux Grains, dont les peintures « décoratives » ont ce qu'il faut pour vous combler d'aise ; non la place de Paris où, notable commerçant, vous écoulez opiniâtrement le plus grand nombre possible de légumes aussi secs qu'avariés, fournisseur, à coup sûr, du Pétomane et, peut-être, du Saint-Siège : car ce haricot dont vous trafiquez est une provision de bouche à la fois venteuse et canonique, indispensable au virtuose du Moulin-Rouge, ainsi qu'aux âmes pieuses qui s'abstiennent de chair. Non, ce n'est pas sur le théâtre de vos exploits ; c'est dans la vie privée, au foyer même qu'il sied de vous prendre, lorsque vous vous reposez, comme Cincinnatus, des combats et des gloires de la chose publique.

Vous habitez un appartement très laid, dans une maison sordide ou trop luxueuse. Là, vous entassez les horreurs de toute sorte dont l'astuce des industriels tapissiers, bimbelottiers, ébénistes, mystifie le bourgeois. Le faux saxe et le zinc d'art encombrent vos tablettes. Vous mangez dans d'inauthentiques ruolz ; mademoiselle votre fille inflige à son piano des variations encore sur tels opéras, désuets depuis la mort d'Adolphe Adam. Les chapeaux de « votre dame » font une concurrence notable aux sous-sols où l'on décortique l'objet de votre négoce. On y voit des quinconces de fleurs, comme en un parterre, et des chargements de carottes, comme sur le trottoir de Saint-Eustache.

Vous lisez le Petit journal. Depuis que les cosmopolites ont mis en danger la Patrie française et l'échange des farineux, vous adjoignez à ces fortes lectures un numéro adventice de la Libre Parole. Drumont vous agrée. Car vous êtes pieux, ayant besoin, pour corroborer votre autorité temporelle, du Glaive spirituel. Il plaît a votre intelligence de confier à l'Absolu la police de vos flageolets. Pour garder votre fils du mal de Naples et votre femme des godelureaux, vous ne jugez pas indiscret de déranger monsieur de l'Être. Et vous trouvez tout simple que le dieu de Platon cesse de géométriser pour compter, par delà Sirius, Aldébaran et Cassiopée, les fèves que vos écaleuses emportent sous leur jupon.

Vous résumez les fortes pensées, les vertus austères de la classe où naquit Félix Faure. Bâti comme vous l'êtes, vous prétendrez légitimement à tous les honneurs, à toutes les jouissances. Néanmoins, ne soyez pas trop surpris si, quelque jour, les meurt-de-faim, conquérant le Royaume du pot-au-feu, vous noient dans la marmite, comme Gulliver dans l'aquarium de Brobdignac, et vous accommodent en potage, avec vos propres haricots.

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