Lettres familières

Laurent Tailhade

"On ne nettoie pas les écuries d'Augias avec un plumeau."

Chamfort

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Giuseppe Sarto, Pie X

Riese, 1835 - Rome, 1914.  

À la mort de Léon XIII, le cardinal Sarto  est élu pape le 4 août  1903 contre  le cardinal Rampolla, secrétaire d' Etat  du défunt.

En France Pie X    protesta contre  la loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat  ( 9 septembre 1905 )  dans deux encycliques (1906) : Vehementer nos, et Gravissimi officii.

 En 1910, il condamnera le christianisme social du Sillon 
de Marc Sangnier.


Au bonhomme Sarto

Vice-dieu

 

13 août 1903.

Calotté d'or, ensoutané de blanc, chargé de pierres précieuses comme la belle Otero, « flabellé » de plumes d'autruches comme le sultan Misapouf, chaussé de ribouis que décrotte le baiser de vos fidèles, vous incarnez, depuis une semaine, l'Infaillibilité de l'Église, du Père, du Fils et de l'Esprit, sans avoir fait, pour cela, d'autre effort que de vous asseoir au mitan d'une chaise percée.

Les thuriféraires de la presse catholique, les juifs bien pensants, les moines, les flamidiens, les prestolets discourent sur  votre  louange.  « Le peuple a parfois  son pape ou son césar », et vous voilà renommé le pontife du peuple, chez les socialistes chrétiens, dans les ouvroirs du Bon-Pasteur, dans les patronages de l'abbé Santol.

La chose tient à ce que vous déchiffrez avec peine la lettre moulée et que votre éducation ne monte pas fort au-dessus de la culture qu'on voit au dernier des pétrousquins. Sorti du cabaret pour entrer au « papaliste », vous gardez la saveur du terroir. L'ignorance dont vous êtes orné présage aux fidèles une ère délicieuse d'abrutissement et d'infâmes superstitions. Vous êtes pieux comme le cardinal Richard, lequel passait jadis pour être, avec vous, le plus inepte des porporati, le cardinal Richard qui demandait, à  propos de  la marche de Lohengrin : « Ce monsieur Vagnié n'est-ce pas, est un de nos organistes, un homme de Dieu ? » 

Vous êtes pieux et gourmand ; c'est le rôle qui convient au curé de campagne. Votre goût pour le vin de Marsala édifie abondamment l'intellect de vos ouailles. Il est permis de supposer que le Vatican ne manquera jamais du précieux liquide. Les vignerons qui croient à l'influence de la Trinité sur le phylloxera ne manqueront pas de s'attirer les bonnes grâces du dieu qui fait le soleil pour les moissons et les punaises pour Benoit Labre, en humectant son vice-dieu.

Votre élévation à la papauté semble, au premier abord, n'avoir eu d'autre cause que la profonde inintelligence dont vous êtes orné. Les Oreglia, les Gotti, les Vannutelli, pour se mettre d'accord, ont fait choix du plus balourd de leurs confrères. C'est ainsi, d'ailleurs, que tous les électeurs de souverains ont accoutumé de procéder. L'ambition trouve son compte à ériger sur le pavois un idiot incontestable. Et l'envie en éprouve quelque soulagement. Les diverses bûches qui règnent et ne gouvernent pas, dans la troisième République, les Félix Faure, les Carnot, les Loubet, fournissent un lumineux exemple de cette vérité.

Vous voilà donc installé sur « la Chaire de Pierre », si l'on ose imiter le style de M. Boyer d'Agen, bénissant urbi et orbi, promulguant des dogmes, excommuniant, absolvant, donnant votre orteil à baiser, tandis que les eunuques de la Sixtine chantent a capella des motets de Pergolèse, de Vittoria ou de Nani. Vous parlerez dans des encycliques généralement oiseuses, vous parlerez aux nations le latin où vous n'entendez goutte ; « car, dit Joseph de Maistre, si le peuple proprement dit ne comprend pas les mots, c'est tant mieux. Le respect y gagne et l’intelligence n’y perd rien ! »

Vous serez jovial vous ne connaîtrez de l'Europe, de la civilisation moderne, de la pensée et de l'affranchissement des hommes, que les faits qui plairont à votre camerlingue, à vos secrétaires d'État, aux facchini du pont Saint-Ange.

L'empereur d'Autriche n'a pas admis Rampolla comme révolutionnaire. Ce danger semble quelque chose, parait-il, auprès du beau Danube bleu. En revanche, Humberto ne pouvait que redouter le compère de Delcassé, mais comme réactionnaire cette fois.

Allez au quai d'Orsay. Demandez au gnome de l'Ariège, comme au dernier garçon de bureau, leur avis sur la question romaine. L'homme du portefeuille et celui du plumeau formeront, avec l'unanimité la plus touchante, des vœux passionnés pour le rétablissement du pouvoir temporel, à quoi les héritiers de Victor-Emmanuel seraient loin de prendre plaisir. 

Mais, encore une fois, vous ignorez ces contingences. Le clergé catholique se compose d'hommes instruits et avisés, qui sont de parfaites canailles, en outre de fort honnêtes gens qui sont d'incurables idiots. Or, monsieur et très saint-père, vous eûtes le bon esprit de vous classer parmi les honnêtes gens. Vous aurez pour vous les dévotes à chaufferettes, les pèlerins de Lourdes, ceux qui jugent sans nul motif leur âme spirituelle et qui préfèrent aux médecines hippocratiques les fontaines miraculeuses pour guérir de tous leurs maux. Les cuisinières mystiques, les souteneurs élevés chez les Frères quatre-bras, jaculant des oraisons vers la madone afin qu'elle suppédite le travail de leurs « épouses ». les jésuites qui vaquent aux besognes délicates, aux rapts des héritières, à la captation des testaments, n'eurent jamais de plus fidèle soutien. Vos difficultés avec le Quirinal seront d'ordre purement ecclésiastique, le vaste Monde n'existant pas au regard des personnes pieuses comme vous. 

Et c'est justement à cause de cela que vous apparaissez comme le grand pape, le Clément VII de l'avenir. C'est une coutume qui s'implantera tôt ou tard, de ne plus étire au poste que vous tenez les citoyens d'un peuple civilisé. Le cardinal Gibbons aura beau faire. Les chrétiens de Chicago, de Baltimore, les croyants du Far-West seront toujours des huguenots plus ou moins spécialisés dans telle ou telle coutume, le catholicisme ne pouvant s'adapter aux mœurs des hommes libres et cultivés. 

Ce que n'ont pas fait les Wisseman, les Manning, les Newman et autres puséistes, les catholiques américains n'y sauraient prétendre. 

Ainsi donc, il importe de choisir le pape dans les évêques espagnols, marocains, sudamerica, ou nègres, ceux-là mêmes qui décrétèrent, en 1869, « l'infaillibilité » du vieux mégalomane Mastaï. 

Oui, vous êtes le pape de l'avenir, le pape du catholicisme futur. Il est encore de beaux jours pour la foi de Pollonnais. Si les occidentaux abandonnent peu à peu les sacrements et ne tiennent plus à la religion des ténèbres, qu'afin de garder leur coffre-fort ; si le Très-Haut, pour qui, vous et vos cuistres, manigancez tant de parades et de comédies, exerce en Europe les modestes fonctions de garde-champêtre ou de juge de paix, vous fondez à juste titre de vastes espérances et d'énormes projets sur le Zoulou!and, la Cafrerie, le Dahomey.

Le catholicisme,  religion  nègre, ne peut  que  charmer nos « frères inférieurs ». Accessibles à l'eau-de-vie, au mal de Naples, aux saintes mœurs flamidiennes, ils trouveront chez les missionnaires ces facteurs de leur béatitude, avec l'amour de la crasse et les méthodes les plus sûres d'abrutissement. 

Pie X, ma vieille bête, soyez le pape des nègres. C'est l'empire qui convient précisément à votre intelligence, à l'esprit des galonnés, des mondaines, du président Puget et des dames de chez Maxim's.  

Conquérez au Pendu juif les moricauds de toute nuance, depuis le chocolat jusqu'au Beau Noir de la rue du Jour. Demandez son domaine à Balthazar, le roi Machuré. Sans doute, il se trouvera flatté de vous y rendre hommage et Cassagnac vous tiendra lieu d'ambassadeur.


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