Lettres familières

Laurent Tailhade

"On ne nettoie pas les écuries d'Augias avec un plumeau."

Chamfort

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Victor Emmanuel III

Naples, 1869 - Alexandrie, 1974.

Fils d'Humbert Ier, il lui succéda sur le trône en 1900.  

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A Victor-Emmanuel

Roi d'Italie

 

15 octobre 1903.


Sire, vous voilà donc à Paris, dans cette même France, qu'aux jours de votre puberté, avant que le stylet de Bresci eût élevé le prince de Naples au trône d'Umberto, vous teniez en une telle défaveur qu'il n'était pas licite de jouer Molière devant vous.

Les boutiques se pavoisent. Les marchands de limonade arborent tout ce qu'ils ont de flammes, de pennons, de bannières, comme si dans leurs veines le propre sang d'Humbert-aux-Blanches-Mains coulait une pourpre féodale. Sur le boulevard, où La Jeunesse imite d'un zèle soutenu les propos d'Anatole France, entre les marronniers à qui la température des sous-sols accorde un nouveau printemps, les hampes municipales de gueules, de sinople et d'or juxtaposent la croix pattée des ducs de Savoie aux étendards bleu-blanc-rouge de la troisième République. Les gazettes regorgent de détails, d'anecdotes sur Votre Majesté. C'est, dans un infini détail, le menu de vos amusements protocolaires, des pas que vous faites, des musiques et des speeches que vous endurez avec le scrupuleux état des nourritures que les contribuables ont l'insigne honneur de soumettre à vos dégustations. Ils trempent dans l'eau des rince-bouche, les calames flagorneux des jeunes échotiers !

Les calicots du Printemps, Bailby, Massard et Millevoye Édouard Drumont, tenancier de la Libre Parole ; Arthur Meyer, greluchon repenti des cocottes de l'Empire ; Cassagnac, le roi nègre de l'étable catholique, font trêve, pour un instant, au malotru de leurs discours. Les insultes dont ces goujats — que l'aspect d'un souverain jette à croppetons dans la gadoue — avaient accueilli Édouard VII, n'escorteront pas votre pompe déambulatoire. La Ligue des Poires embellit de foin nouveau la statue de Strasbourg et cravate de rubans émeraude les petites malpropretés de la place de la Concorde

Vous êtes persona grata au Croissant qui chante « Viens Hélène ! » et débite — si j'ose le dire — votre ciboulot royal devant les terrasses des cafés. Le massacre de 1282, l'invasion de 1849  sont effacés, car il n'existe plus de maison d'Anjou, vassale du pape; car Louis Buonaparte, Oudinot, Falloux et tous autres domestiques du Saint-Siège, ne suscitent point de combats fratricides,ne mettent plus leur veto à l'embrassement des deux nations qui, la main dans la main, doivent marcher l'une et l'autre à la tête des peuples civilisés.

L'abominable Crispi, envenimant les blessures qu'avait faites aux Italiens cette défection de la République française envoyant des troupes contre la République transalpine, expédition encore plus sinistre que la guerre espagnole de Chateaubriand, n'avait pu, malgré sa prudence et sa haine, engager l'avenir.

La pauvre espèce humaine, d'un pas chancelant, indécis, avec l'allure d'un ivrogne arraché par les clartés de l'aube à ses poisons favoris, marche vers la paix, vers la réconciliation universelle. Dans un air accoité, des paroles de douceur emportent les miasmes de carnage dont l'imposture de quelques-uns empoisonna longtemps les nations trop dociles. Chaque jour, les frontières s'abaissent ; les races laborieuses prennent conscience de leurs droits. Elles refuseront bientôt d'alimenter de leur labeur les prodigalités sanguinaires des flottes et des armées.

C'est pourquoi, dans l'attente de la République internationale, des révolutions économiques assurant aux fils de la terre une part égale de bonheur, nous saluons à leur passage les rois dont la présence atteste un progrès sur cette route de lumière et d'affranchissement.

Il importe, en effet, de préciser le sens de la visite qu'ont rendue à la France républicaine, dans l'incarnation faiblement prestigieuse de son Loubet, les rois d'Angleterre et d'Italie. Le rapprochement italien est dirigé contre cette politique dont le vasselage de la France à l'empire du tsar attestait l'avènement. Et ce rapprochement arrête les menées de la bande protectionniste ; il descelle heureusement le cadenas de Méline, qui, depuis 1883, avait fermé à la France la Confédération helvétique, le marché italien. Sans doute aussi, l'union des deux pays latins mettra des bornes à l'extravagance militariste qui fait des Alpes une caserne elle rendra aux chamois les névés, les pics, les gorges et les moraines, si mal à propos encombrés par les soldats.

Mais le fait capital que préconise votre venue, le moment de l'histoire que ce geste représente, c'est, avant tout, la mort effective de la papauté. Le pouvoir temporel n'existe plus ; le Quirinal et l'Élysée, les deux grandes puissances naguère catholiques, échangent leur courtoisie et commercent amicalement, en dehors du protocole religieux. Elles ne prennent cure du vieillard enfermé là-bas dans la splendeur lugubre de son Vatican. Nous crierons : Vivat, sur votre passage, puisque c'est honnir le pape que d'acclamer le roi.

Vous êtes jeune, Sire, intelligent et cultivé, dit-on. Malgré la bigoterie officielle qui vous entoure, vous êtes, sans doute, un libre esprit. Que n'osez-vous affirmer intégralement cette liberté à la face de l'Europe, bravant les superstitions de l'Autriche et de l'Espagne, bravant le piétisme théâtral de Wilhem II ? Être un monarque philosophe, un roi voltairien, nouveau Frédéric le Grand, n'est-ce pas une gloire capable de fasciner les jeunes coeurs ? Ah ! Sire, contribuer à la libération intellectuelle de vos sujets ; dernier venu parmi les souverains modernes, conduire les peuples à l'inévitable République par le grand chemin de la raison, voilà certes une victoire plus belle que toutes les conquêtes des assassins couronnés, des tueurs d'hommes dont les noms exécrables ont souillé trop longtemps les bibliothèques et les panthéons. 

Le mirage qui hante la cervelle des petits attachés cléricaux du quai d'Orsay, le rétablissement du pouvoir temporel, s'évanouit devant l'alliance, la réconciliation de la France libre penseuse et de l'Italie antipapale.

La chose est si flagrante que les poètes d'académie infligent le pain sec à Votre Majesté. Ils ont rimé pour Nicolas, ils ont fait, ô prosopopée ! intervenir des descentes de lit dans la conversation. Ils ont tutoyé le «jeune homme couronné» dont l'intestin se relâchait de peur durant le baise main.

Vous, Sire, vous ne verrez même pas travailler au dictionnaire. Les navets du quai Conti auraient peur de contrister le Bonze papal, et si les dames chevronnées de la Comédie-Française marivaudent sous vos yeux, ce ne sera qu'avec l'assentiment de leur directeur plus ou moins spirituel.

L'homme à la tiare, vieux sacristain de Byzance, diacre du carnaval de Venise, qui, dans une autre époque, eût avantageusement figuré parmi les desservants ignares et goulus du Pogge, de Boccace ou du Bandello, Sarto, élu pour cause de stupidité, quelque balourd qu'il puisse être, entend le funeste décri où sa profession est tombée. II radote longuement, élabore en paix des discours sur la forme des chasubles, sur la légitimité du saindoux pour la cuisine maigre. Il vaticine, écouté par les dévotes à chaufferettes et les marguilliers sans instruction. Désormais, il se voit exclu du maniement des affaires il comprend que la politique, à l'avenir, se passera de lui. 

Qu'il vive donc à jamais captif comme un Ibrahim de la sottise, dans le morne sérail que n'habitent que des eunuques et des assassins ! Gardez sous clef la vieille bête ! Ne permettez pas au mégalomane de Montélimar, quand il ira lécher vos bottes, de hanter ce débris des âges révolus.

A la visite officielle du président Loubet, le Congrès de la Libre Pensée ajoutera bientôt, en septembre 1904, une visite autrement glorieuse et significative. Le monde qui travaille, qui pense et marche à l'avenir, entrera, l'an prochain, dans VOTRE capitale, pour y faire entendre les voix de la raison libératrice. L'esprit scientifique, le rationalisme y travailleront à ce monument plus  durable que Saint-Pierre, plus grand que le Colisée, à l'édification du Temple de la Libre Pensée.

Et si le morne pontife, tapi dans ses jardins, peut ouïr encore les accents de la vie, nos chants et nos paroles apprendront à sa vieillesse que l'humanité prospère, aime, grandit et se délivre sur les ruines des dogmes empoisonneurs que la mer toujours montante de la connaissance de la justice et de l'amour emporte aux suprêmes naufrages les débris des cultes avec le tombeau des dieux.


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