L'Eglise et l'Etat

Nantes, 1819 - Paris, 1908. Archevêque de Paris de 1886 jusqu’à sa mort en 1908.

En 1892,  alors que le pape  Léon XIII recommandait  le « ralliement » des catholiques à la République, le cardinal créait  l'Union de la France chrétienne  sur la seule base de la défense de religion

 En 1905, appréhendant  la séparation de l’Eglise et de l’Etat,  il  conjura les sénateurs   de ne pas voter le texte. 

Son " catholicisme patriote " le portait  à soutenir que les " évêques sont à la fois les  gardiens des intérêts de l'Église mais aussi de ceux de la France. "

> Gallica

Au Cardinal Richard

Pastophore

 

2 août 1900.

 

Vous exercez, monsieur, une profession dont la cocasserie atteint les cimes les plus fastigieuses du ridicule humain. Les divers saltimbanques, ceux qui travaillent à la barrière du Trône et ceux qui dégrafent, à Neuilly, la ceinture des pécheresses curieuses d'un frisson nouveau : montreurs de chiens, faiseurs de poids, barnums de femmes-torpilles ou de phoques savants; la tribu des clowns, des acrobates, des jocrisses; les tenanciers de cochons ambulatoires les croupiers des tombolas où l'on peut, avec beaucoup de veine, gagner un « œil au fond », semblent, au regard de vous, occuper un grave et sérieux emploi. Hormis les heures de la banque et du tréteau, nippés d'une façon modeste, ils s'incorporent au commun que vêt la Belle-Jardinière et que chapeautent les Quatre-Huit. On les confond avec toutes sortes de gens mal pourvus en distinction : Barillier, Gaston Méry, Georges d'Esparbès né Thomas. Drumont seul et Barrès, gardés par la transcendante laideur qui les honore, vivent à l'abri d'une si regrettable confusion.

Vous, monsieur, quand vous avez fini d'intégrer, en chape, les dévotes pasquinades, les saintes jongleries, pour la manutention de quoi les contribuables indigents, prolétaires de la glèbe, de l'usine et de l'atelier suppéditent votre prélature à grand renfort de billets bleus, vous traversez les carrefours, les places conduisant au palais que vous offre le budget des cultes, dans une simarre de drap rouge qui vous fait ressembler à un bourreau de mélodrame, sinon à un piqueur de chiens. Votre nez a subi la contagion de ces hardes flamboyantes. Il rutile et s'épanouit à la manière d'une vitelotte ou d'un piment trop mûr, d'une tomate vermeille, ou de tout autre légume pourpre éclairé par le soleil couchant. La plèbe des «cuistres violets» se contente d'une robe améthyste et d'un proboscide à teintes d'aubergine mais vous, monsieur, en qualité d'Éminence et de prince ecclésiastique, vous poussez jusqu'au rubis.

Harnais à part et démailloté de votre bibelot, du décrochez-moi-ça cardinalice, quand vous avez remisé vos orfrois, vos gants brodés, les crosses et les mitres et que vous sortez, en caleçon, du vestiaire, j'estime que, pour orthodoxe qu'il soit, votre valet de chambre doit avoir quelque peine à vous tenir pour un grand homme. Inférieur au baron de Wormspire, vous bénissez mal, et, quant aux choses du bien dire, vous écrivez — sauf le respect que je vous dois — comme un fiacre ou, si cela vous fâche, comme un pied.

Or, vous êtes en location dans la troisième République, à seule fin de lui donner sans relâche des bénédictions et des mandements. Le taux en est rémunérateur. A part le métier de roussecagne, on citerait difficilement une industrie aussi bien appointée que la vôtre et qui donne moins de mal. Comme ces demoiselles, vous prenez fréquemment la posture agenouillée, encore que le grand âge vous interdise d'en faire le même emploi. Conséquemment, il vous faut bénir pendant les heures que vous laisse, chaque jour, l'élucubration des lettres pastorales. Bénissez et vaticinez ! C'est pour cela que nous ne pouvons boire un verre de vin ni acheter un timbre-poste sans vous payer, sur ces modestes «consommations», un droit de havage où se complaît votre rapace humilité. Car, pareil aux oiseaux de l'Isle Sonnante, « vous ne labourez, ne cultivez la terre, toute votre occupation étant à gaudir, marmonner et chanter ». Eh bien, pour un cacatoès si voisin du suprême papegaut, ce vieux chafouin de Pecci, souffrez que je vous trouve un peu mâchoire, si j'ose m'exprimer de la sorte. Votre rhétorique manque de nerf. On voit que vous n'avez pas été accoutumé de parler à des visages et que vous fûtes, pendant longtemps, l'aumônier insuffisamment priapique de femelles à béguins.

Aux soldats qui vont se faire bêtement égorger en Chine pour défendre vos commis-voyageurs, ces hideux missionnaires envers qui le Jardin des Supplices n'a de tourments que trop doux et que les bons mandarins ne sauraient vouer à des tortures assez lentes, pour châtier leurs crimes imbéciles aux soldats partant pour la Chine, vous prodiguez vos exhortations dans une épître melliflue et radoteuse. Vous leur offrez les consolations du patrouillotisme et de la religion, ces deux ordures complémentaires. Les pauvres bougres s'en vont là-bas, dans ce monde jaune qui, si logiquement, repousse la turbulence, la cupidité occidentale dont vos moines sont les plus nauséeux représentants. Mais ils auront, dites-vous, la consolation d'emporter avec eux un aumônier qui pourra les graisser de saintes huiles, premier qu'ils ne crèvent du typhus pourpre, de la fièvre jaune ou du vomito negro.

Cela doit, en outre — c'est vous qui l'attestez — donner à leur famille une grande joie. une sacrée consolation de les savoir manipulés à leur heure dernière par un placier en sacrements. « Le purgatoire est le pain des moines », la mort est le picotin de tout le clergé. Bien peu savent, en effet, se conformer au plan du monde et mépriser les terreurs que tous, cardinaux, évoques, moines et prestolets, vous exploitez avec un cynisme profitable. Si, depuis l'enfance jusqu'au dernier jour, vous salissez l'existence humaine de votre immonde contact, c'est pour dépouiller plus à l'aise, quand vient l'heure suprême, le michet que vous avez si patiemment « cuisiné ».

Néanmoins, le couplet en faveur de l'aumônier n'est pas le meilleur morceau de votre banque. Et cette perle en sort, comme de l'huître paternelle, avec un éclat sans pareil.

« La Chine, affirmez-vous d'un ton de nez fort dévot, la Chine elle-même comprendra que nous ne venons pas en ennemis, mais en défenseurs de la civilisation. »

Voilà qui est parler. Si les poussahs ne crèvent pas de rire sur leurs potiches vertes, si les magots ne s'avouent pas inférieurs en scurrilité, si le dragon impérial ne se tord pas jusqu'à faire éclater le bronze de son ventre, c'est que la gaîté aura fui pour toujours ce monde sublunaire. La civilisation, monsieur, la civilisation de Benoît Labre, de Marie Alacoque et des geôles de Montjuich ! La civilisation de Lourdes et des nationalistes Ernest Hello, Coppée ou Léon Bloy, le jocrisse enragé que les sacristies même vomissent de dégoût, n'auraient pas risqué une telle capucinade. Vous seul, prélat jovial, en baillez de si bonnes, sous l'œil favorable des ministres et du Président !

Cela justifie tout à fait le costume qu'on vous voit. Comme vos collègues de la foire portent une queue, vous mettez une robe rouge, et cette sorte de parure s'harmonise à miracle avec le gai de votre état « les apédeutes linostoles », comme dirait M. de Voltaire, font aux paillasses un agréable vis-à-vis.

haut de page

Vendémiaire |design de Stylish | zec.fr |