Lettres familières

Laurent Tailhade

"On ne nettoie pas les écuries d'Augias avec un plumeau."

Chamfort

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Après la visite royale

Décembre 1904  Visite du roi et de la reine du Portugal


 

 

A sa Majesté la reine de Portugal

 

 

Madame,

Vous venez de quitter Paris laissant force regrets au curé Soulange-Bodin et aux fournisseurs de la rue de la Paix.

Autrefois, dans ce bon vieux temps où la Monarchie et l'Église, l'une et l'autre glaive au poing, absorbaient la richesse publique, où le Spirituel, d'accord toujours avec le Temporel, efficacement, collaborait à la tonte du bétail humain, le Peuple s'empressait afin de contempler les Rois. Borgne, bancal, scrofuleux comme Charles IX, idiot comme Louis XIII, ou fétide comme Louis XIV, le Prince en justaucorps doré, en pourpoint de satin ou même en redingote bleue, ainsi qu'on voit Louis-Philippe sur un vitrail de Saint-Denis, le Prince, entouré d'une pompe religieuse et militaire, à la fois évêque et généralissime, donnait contentement au goût français. Pour les dictateurs et les prélats. Deuil, hyménée ou baptême, processions ou carnages, tout servait de prétexte à l'épiphanie de l'histrion fleurdelisé. La maladie elle-même, les infirmités les plus dégoûtantes concouraient à l'apothéose. Et du trône à la garde-robe, le monarque très chrétien gardait son allure triomphante. Un troupeau de ducs, de gentilshommes, de princesses et de mémorialistes se prosternaient devant la bile noire et les digestions du Roi-Soleil, Dangeau n'a pas fait grâce d'un lavement à la postérité.

Chose plus étrange la foule obscure, qui n'attendait ni grands cordons, ni brevets, ni épingles de la cassette royale, dont les femmes et les vierges ne montraient pas les quartiers suffisants pour les ruelles de Versailles et ne pouvaient, comme les Rohan, les Mortemart ou même les Sabran, offrir à l'Oint du Seigneur des gouines blasonnées, la foule ne voulait rien perdre néanmoins du royal spectacle. Elle tenait à voir son maître au lit, à table, à la promenade, à la messe, au bal, sur sa chaise percée, remportant des victoires toutes faites, dansant une entrée de ballet ou jetant des épluchures aux carpes de Fontainebleau. 

A présent, d'autres mœurs, non moins sauvages, règlent le cours du monde. Car nous vivons toujours (opinion de Karl Marx) dans les siècles de la préhistoire. Charles Maurras est au même degré d'évolution que l'homme des cavernes, et le capucin a fort à faire pour monter au singe anthropoïde. 

Cependant quelque chose pourrit dans la mécanique royale. On ne recrute guère d'applaudisseurs, d'augustani pour les chefs d'État, qu'à renfort de pourboires, de paraguantes et de bonnes-mains. Les fonds secrets alimentent seuls, dorénavant, l'enthousiasme pour Félix Faure, ou pour Loubet le Pieux. 

Aussi, bien loin que les peuples se dérangent, ce sont les rois qui bouclent leurs valises, et qui, les uns incognito, les autres en cérémonie, offrent aux peuples l'hommage de leur curiosité. Leurs préférences vont naturellement aux gourgandines, aux théâtres bas, aux plaisirs imbéciles. Toutefois, ils supportent M. Le Bargy dans les galas officiels.

Vous, madame, vous avez effectué dans Paris la « balade » printanière, agréable aux riches provinciaux. Le mois de mai s'est mis en fête. Vous pouviez croire que ce fut en votre honneur. 

Aux arbres verts, des grappes d'or, des fleurs de pourpre, des thyrses et des bouquets blancs. Une ombre légère tombe sur les pelouses, le long des avenues qu'embellissent tilleuls et marronniers. Le ciel clair, tour à tour, et le soleil doré luisent sous la feuille mouvante. C'est « la saison des nids et des secondes fleurs », où la beauté des choses console de la hideur humaine. 

Les aspects que recherche Votre Majesté ne furent pas à ce point bucoliques. Les couturiers, les sports, les spectacles, la dévotion occupent les loisirs d'une grande princesse. Il y faut joindre encore l'amusement qu'elle goûte à voir la plèbe se démener et se battre pour cause de politique ou de religion. 

A cette fin, Votre Majesté rendit visite à l'église de Plaisance, et, loin des garçons tripiers, loin des énergumènes eucharistiques, des petits énervés de Soulange-Bodin, attendit le massacre. La poire que devaient cueillir, à Belleville, des farouches amis de la liberté, n'était point mûre encore ; le massacre brilla par son absence. Tous les cœurs français, chrétiens et monarchiques, prennent part à la déception de Votre Majesté. 

Ce goût des réunions subversives n'est, d'ailleurs, pas sans exemple dans votre illustre maison. Louis-Philippe, votre auguste bisaïeul, étant duc de Chartres, fut admis au Club des Jacobins. Il se tenait à la porte, vérifiant les cartes d'entrée, scrutant les visages et « tuilant » comme il faut, chaque nouveau venu. L'autre censeur, attaché à la porte, n'était rien moins que le chanteur Laïs. 

Faute de scandale  mettant  obstacle  à   l' « exercice du culte », Votre Majesté ne connut d'autre amusement que de regarder l'église Notre-Dame et le patronage y annexé. 

La bâtisse est fort laide, sans velouté, n'ayant aucune grâce qui rappelle à vos yeux le style « manuelite ». On dirait, là-bas, une reconstitution du Chat-Noir, avec l'horloge en bannière et l'architecture vilainement archaïque des cathédrales d'à présent. 

Mais ce qui n'aura pas manqué de frapper un esprit aussi clairvoyant que celui de Votre Majesté, c'est l'impudente richesse du hangar clérical, dominant sur la rue impécunieuse et dolente, écrasant de son orgueil la cité de misère et de travail. Ces noires maisons de puanteur, de vermine, ces boutiques poudreuses, ces mornes débits d'aliments et de boissons innommables, ces ténèbres, cette léproserie infâme, produisent la richesse que dévore insolemment le parasite accroupi sur le quartier famélique. N'est-ce pas un symbole éclatant de la domination chrétienne et de l'esclavage où le prêtre cherche à réduire les forces vives de l'humanité ? 

Et, courbée sous !a main scélérate, obéissant à l'Homme noir, la troupe bovine des « fidèles » se révolte, non pas contre ses exploiteurs, contre le riche, le soldat et le prêtre, mais contre ceux qui rêvent d'alléger sa misère, de faire connaître aux déshérités l'avènement de la justice et de l'amour ! 

Vous avez pu voir aussi, madame, le « bon  géant » de Drumont, le Soulange-Bodin qui manœuvre l'os de mouton comme un Alphonse de barrière et les pompes comme un vidangeur. Quand un Jésuite, le P. Coubé, tient des discours homicides, tout le Gesù parle par sa voix ; car un Jésuite, vous ne l'ignorez point, ne saurait  écrire une ligne, ni proférer un mot sans l'agrément préalable de ses supérieurs. Or, les Jésuites, c'est le pape, c'est la catholicité, c'est l'Église. Pour que jésuites et curés, toute l'Église, sortent leur attitude cauteleuse et perfide, pour qu'ils prêchent ouvertement l'assassinat, pour qu'ils se déchaînent, autres Jack l'Éventreur en cotte noire, c'est qu'ils se jugent bien forts ou qu'ils se sentent perdus. On ne joue, avec tant de fureur, que les derniers coups d'une partie. Espèrent-ils faire une Belgique de la France, ou bien un Portugal ? Les Coubé, les Albert, les Oriol, pensent-ils avoir dans la main les armes de Torquemada ou de cet inquisiteur de Lisbonne dont parle Voltaire dans Scarmentado ? Le règne des pactes et des mouchards est-il près d'advenir ? Ou bien la panique de la décadence fait-elle pousser aux bêtes nocturnes et rapaces des cris de haine épouvantée ? 

L'Église catholique reçoit encore les hommages des rois et des ministres, depuis Loubet jusqu'au tsar Nicolas, depuis M. Lépine qui fait assommer les libres penseurs, jusqu'à M. Von Plehve, qui se plaît à saigner les juifs. Mais elle est fardée et peinte autant qu'Inès de Castro ; elle n'est guère plus vivante qu'elle son dernier prêtre chantera bientôt le requiescat sur l'antique buveuse larmes et de sang. 

Votre Majesté, pour se consoler des dragonnades et des Saint-Barthélemy, dont elle se voit si déplorablement frustrée, et dont elle-même eût donné le signal pollice verso, aura les matches d'automobiles et puisque, fille d'un Mecklembourgeois, femme d'un Saxon, elle règne sur le Tage, ces admirables courses où les caballeros en plaza, avec tant de maîtrise, implantent le rejon dans la nuque des taureaux ensanglantés.
 

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