Lettres familières

Laurent Tailhade

"On ne nettoie pas les écuries d'Augias avec un plumeau."

Chamfort

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Les Petites-Sœurs des Pauvres

A Monsieur le président Puget



Son jugement prononcé, M. le président Puget, s'inclinant vers les religieuses, leur a dit :
 — J'ai bien l'honneur, mesdames, de vous présenter mes  respects.

21 janvier 1902.

 

Vous êtes chrétien, monsieur, chrétien de l'espèce huguenote, l'une des plus coriaces et des plus infatuées. Si vos ascendants n'ont pas choisi pour dieu le Christ-à-tête-d'âne, conformément à l'heureuse doctrine en faveur chez les « sociologues » du nationalisme ; si vous n'adhérez pas au Symbole qui, dans la même église, unit à Bob Walter, Vaugeois, Paulus et Brunetière ; si vous n'avez pas appris l'honneur à l'école des jésuites, l'histoire dans le catéchisme et l'amour des hommes sur les genoux du frère Cocq, vous n'en êtes pas moins un ouvrier de bonne odeur chez les catholiques ultramontains : ils vous tiennent dans une estime pareille à celle des maniaques qui « têtent le maigre pis de la vache à Colas », comme dit Henri de Régnier.

Protestant libéral à Paris, orthodoxe à Ville-d'Avray, dévoué au gouvernement, quel qu'il soit, pour les besoins de votre place, vous mangez à tous les rateliers, avec un fond de cagotisme dont la turpitude n'exclut pas la sincérité.

Magistrat par besoin de nuire, le choix d'une carrière n'a pas dû troubler, un instant, votre correcte adolescence ; vous êtes devenu juge, de même qu'à un degré plus bas, vous vous seriez fait agent des mœurs, valet de bourreau ou saigneur de porcs. Les Monod,   les Bérenger,  tartufes  « respectables  » et délateurs patentés de la troisième République font lever à vos pieds les espèces délictueuses, le gibier de plume coupable d'avoir écrit ou publié des gravelures. A l'hermine bordant votre simarre, la belle humeur de Cypris agglutina ce manteau de loutre qui, de plano, vous rendit notoire sur le boulevard, comme dans les charmilles de Paphos. Les infortunes dont témoigne un ornement de cette sorte relèvent comme il faut la dignité professionnelle et ne manquent pas de pousser au noir votre rigorisme bien connu.

La charité christicole diffère, vous ne l'ignorez point, de la commune charité. La compassion, la douceur, la miséricorde, qui font des présidents Magnaud et Seré de Rivière les plus antijuridiques des hommes, puisque les tribunaux ont pour but, non de servir l'équité, mais de donner la main aux pires injustices, toutes les vertus enfin qui mettent au cœur un glaive pitoyable, sont proscrites minutieusement de la cléricale pédagogie. Le nom sacré de l'Amour fait écumer d'un pareil dégoût vicaires et mômiers, chanoines et pasteurs, Calvin et Loyola. C'est l'antagoniste qu'ils redoutent par-dessus toute chose, comme l'hiver exècre le printemps et les ténèbres le grand jour.

Votre esprit soigneusement échardonné de ces mauvaises herbes a, de bonne heure, acquis la trempe concordant à vos fonctions. Le viscère qui perpètre chez vous l'irrigation sanguine est peut-être une poire de caoutchouc, peut-être un soufflet d'accordéon : depuis longtemps, il ne mérite plus le non infamant de cœur.

Vous distribuez aux malheureux des condamnations qui feraient pleurer les pierres, si les pierres, depuis qu'elles servent à construire l'habitacle des privilégiés, n'avaient perdu ce don des larmes que leur impartissaient les Mages d'autrefois.

Vous distribuez de la douleur comme on coupe de la galette aux échoppes de la rue de la Lune. Vous ajoutez à la misère tous les maux inventés par la cafardise sociale; vous exterminez les besogneux avec l'indifférence d'un tamanoir décimant les fourmis. Les va-nu-pieds, les trimardeurs, les chemineaux, les refileurs de comète n'ont pas de bourreau plus apathique, plus régulier que vous, ni le président Bourriche d'élève plus représentatif. Vous émanez de lui comme les Éons émanent du Plérôme, les solécismes de Déroulède et la purulence du Petit Épicier. Vous avez  appris  l'échelle des  peines, « la proportionnalité »  dans les Animaux malades de la peste et non dans Beccaria.

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Mais ce n'est pas seulement à torturer les indigents que votre verve se déploie. Une ombre de passion anime votre face méchante, votre face de conducteur d'omnibus qui a mal tourné, lorsque paraît à la neuvième Chambre un penseur, un anarchiste, un révolutionnaire, un être quelconque suspect d'indépendance, de compréhension. Le vol — domestique ou autre — le faux, l'escroquerie et le recel, au regard du délit  de pensée ont une minime importance lorsqu'ils goûtent l'honneur de comparaître devant vous. C'est pour les hommes libres que vos glandes à venin sécrètent le meilleur de leurs poisons.

Et c'est pourquoi, monsieur, je prends congé de vous offrir mon petit compliment pour les hautes lumières que vous manifestez.

Elevés l'un et l'autre dans l'église anglicane, sous le règne du cant et de cette pudeur qui n'exclut ni les little girls de l'Armée du Salut, ni les télégraphistes d' Édouard VII, nous n'avons pas encore subi la « crise de conscience » du cardinal Manning, ni donné caution à la  chaire  de  Pierre.  « Nous naissons — dit Montaigne — christians ou huguenots comme  Périgourdins ou Picards. »

Notre idéal supra-terrestre n'est autre que d'une religion économique, décente et confortable. Le lord-maire est le premier épicier de Londres. Pourquoi le Très-Haut ne serait-il pas le premier droguiste de l'Univers ? Un dieu sans exagération, en redingote noire, dont le carnet d'échéances brille aux fins de mois, apparaît aux esprits lucides comme le plus solide garant des saines doctrines et des bonnes mœurs.

Néanmoins, je prise autant que vous-même les confessions latérales qui maintiennent l'ordre et le respect de l'autorité. Réformés, orthodoxes, latins ou grecs, les cultes que nous professons brillent par leur identité ; nos religions, monsieur le Président, sont jumelles ; vous savez mieux que moi combien le Jéhovah des Israélites est conforme au Sacré-Cœur de M. de Mackau. Socialistes évolutionnistes ce soir, demain piétistes autoritaires, nous avons un ennemi commun : le PAUVRE.

Nos efforts mutuels tendent à le baillonner par la violence ou l'abrutissement : conquassabit capita, si j'ose m'exprimer ainsi. Par delà dogmes, fictions, lois et théologies, les personnes clair-voyantes comme nous ont bientôt fait de discerner la vérité fondamentale, à savoir que, pour le monde moderne, tous les crimes se résument dans l'absence d'argent ; toutes les  vertus  dans la richesse ; que les bagnes, les prisons, les géhennes incombent équitablement, et sans autre motif que leur détresse, à l'indigent, au peuple des nécessiteux.

Au contraire, les quelques centaines de mille possidentes qui détiennent l'assiette au beurre ont pour eux le droit en sa plénitude. Scélératesses, hontes, vices, ridicule, tout est permis à qui paye un impôt suffisant et rémunérateur.

Vous fîtes paraître, monsieur, une compréhension louable de ces choses dans votre salam aux « Petites- Sœurs des Pauvres  »  que le Pacton, substitut de basse-cour, avait ointes d'abord de cambouis oratoire.

En offrant votre respect à ces malpropres cabotines qui possèdent plusieurs millions d'immeubles, sans compter les valeurs en portefeuille, et qui, pour extorquer encore, pour extorquer toujours les deniers de la sottise, font le simulacre de mendier au profit des garnissaires qu'elles tiennent en réserve pour fausser les scrutins, quand l'Internationale noire a besoin d'un député, vous avez le geste le plus significatif de la bourgeoisie contemporaine. Les nonnes catholiques font le même travail que nos saintes diaconesses. Empochant monceaux d'or, elles détournent la pécune du riche des vrais nécessiteux. Chaque nuit d'hiver, des hommes, des veillards meurent de froid sous les ponts, des femmes accouchent d'enfants morts dans des taudis glacés. 

Les Petites-Sœurs des Pauvres acquièrent, pendant ce temps, des parcs, des maisons à sept étages, des domaines ruraux ; elles placent sur le Grand-Livre le produit de leurs vols et de leurs extorsions. Le spectacle fait fluer M. Costa de Beauregard et le doux Coppée, et Me Joseph Ménard.

Vous avez perçu qu'il convenait d'unir vos suffrages aux renâclements de ces grands hommes, et je vous en félicité avec cordialité.

Les Sœurs des Pauvres, monsieur, les Sœurs de charité, ces monstres doucereux et sans entrailles, châtrées de tout sentiment humain, nous aident à réduire en esclavage le Pauvre détesté.

Ce sont les bonnes servantes et les auxiliatrices du Capital-Dieu. C'est pourquoi les honnêtes gens que nous sommes ne peuvent les priser trop haut ni les saluer trop bas.

Joe Surface, ESQ
 

Pour traduction conforme :
L. T. 

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