Lettres familières

Laurent Tailhade

"On ne nettoie pas les écuries d'Augias avec un plumeau."

Chamfort

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Camille Pelletan

Paris, 1846 - Paris, 1915.

Rédacteur au journal la Justice, puis député radical ( 1881 - 1912), il dénonça la politique d'expansion coloniale de Jules Ferry et l'antiparlementarisme du mouvement boulangiste.

Il présida le premier congrès radical-socialiste en 1901, puis  fut nommé  ministre de la marine dans le cabinet d'Emile Combes  1902-1905. 

Il contribua à loi de  séparation de l' Eglise et de l'Etat.

 

A Monsieur Pelletan

Martyr

 

4 juin 1903.

 

Vous voilà donc, monsieur, cloué au poteau de l'Histoire, mal noté dans l'esprit des personnes délicates, et pendu (en effigie) aux réverbères par les mains irréprochables de Mermeix. L'homme aux pustules, depuis le krach du Boulangisme, ne suintait plus dans les papiers publics. Sa face,
lépreuse comme une échine de crapaud, n'ornait plus le trottoir parisien, site naturel des opérations qu'il effectue on pouvait le croire mort, sinon exclusivement occupé à l'ingurgitation des robs dépuratifs. Il n'en est rien. Mermeix boit de l'iode, il mâche du cresson ; mais, fidèle aux travaux de sa jeunesse, il compose et divulgue toujours des papiers compromettants. C'est le biffin de la Congrégation. 

 Andrieux, le sympathique Andrieux de Mme Eybiu, Andrieux aux gants gris perte, a peut-être l'honneur d'inspirer cette noble intelligence, de rénover, par son entremise, le jeu des petits papiers, dont il fut, autrefois, l'un des plus élégants virtuoses. Mais, que l'inspirateur habite la coulisse, Mermeix chante seul au Figaro l'air de la calumnia Basile a quitté son chapeau de jésuite, son balandras d'ignorantin. Cependant le fond reste le même. L'art de « diffamer à dire d'expert » semble avoir fait des progrès, depuis que la troisième République s'adonne à la piété. Après le bordereau annoté par Wilhelm II, après les « témoins » du magnanime Quesnay, après le million des Chartreux et les historiettes sur M. Combes fils (qui s'appelle Edgar comme le laird de Ravenswood), c'est vous que la Calomnie, en discrète personne, offre à l'animadversion des benêts comme aux injures des malins. 

Depuis les noirceurs au compte-gouttes que distillent, pour le compte de M. Aynard, de M. Etienne et autres libéraux, les cuistres des Débats, jusqu'aux poissardes invectives de Drumont ou de Cassagnac, le tutti se déchaîne avec un grand ensemble, une précision, témoignant que les artistes du Gesù ont passé par là. « S'ils avaient intérêt à vous supprimer, disait Chamfort, ils prendraient le poison le plus doux. »

Mais, ici, la douceur n'est pas de mise, l'on ne vous épargne ni les aconits de Médee, ni la cantarelle des Borgia. Il faut que la victime crie et proteste, et se cabre. Si elle pleure de surcroît, cela ne vaudra que mieux, et Calmette aura gagné jusqu'au bout son argent. 

Au début, les héros du pesage, les gentilshommes d'écurie et de tripot, les garçons d'abattoir et les officiers de jésuitière incriminaient le négligé de vos façons. Le temps que vous auriez pu consacrer utilement à visiter les parfumeurs, les chemisiers en vogue, les tailleurs impeccables ou le bottier de Syveton, les heures de la noce et de la haute vie, au lieu de hanter les grands bars, vous les donniez à l'étude imbécile des choses maritimes. Vous appreniez ce qu'ignorent, le plus souvent, amiraux et capitaines, les élégants officiers du Borda et autres, beaucoup plus experts dans l'art de servir la messe, de conduire des cotillons et de lécher le P. Coubé, que dans la science de la navigation. Il n'est infime caboulot, café-concert de bas étage où les théâtreuses chères au paddock, les roulures nationalistes ne vous aient reproché  le manque d'ablutions et ne vous aient offert du savon de toilette. Des chansonniers composent ces ordures, des femmes à diamants les vomissent comme une bouche d'égout. Des fils à papa, greluchons ou marlous des cercles catholiques, les dames préposées à leurs éjaculations applaudissent avec bonheur à de pareilles ordures. C'est laid, malpropre et canaille comme !a hideuse Baltby. Rien conséquemment de plus adéquat à l'intelligence que font à leurs disciples les Congrégations.

Après cet agréable prélude, le morceau de résistance, la pièce capitale qui débarrassera de votre importunité les fournisseurs de la marine, les officiers dévots à saint Michel in periculo maris, les coloniaux dont vous blâmez la familiarité envers leurs ordonnances, les contrebandiers en uniforme dont vous gênez le louable commerce avec autant d'obstination que de rusticité !...

Donc, vous avez touché des Humbert quinze mille francs ou vingt-cinq mille et paraphé votre nom d'une signature que le Figaro avait clichée d'avance. On ne saurait être plus chéquard. 

Il est vrai que le moins attentif des hommes, quand bien même il aurait la barbe hirsute et le cheveu embroussaillé, se fût ingénié de celer à tous un commerce avec Parayre, le factotum de Thérèse, notre escroc nationale, et de n'aborder que sub rosa ce vieillard compromettant. 

Vous, le plus mal culotté des grands de la terre ; vous, le roi Dagobert de la démocratie, vous scellez d'une griffe authentique, vengeresse, la preuve accablante de vos trafics et prévarications. Jupiter vous a démenté apparemment. Et vous voilà perdu. 

Les sages, vos amis d'hier, pincent leur narine  entre le pouce et l'index, hochent la tête et s'éloignent d'un air sagace. La Libre Parole desserre d'un cran son bandage herniaire, et l'Autorité danse le cake-walk des meilleurs jours.

Des gens qui ne connaissent pas le bel air des choses, qui n'ont pas appris à raisonner sous la discipline d'Escobar ou de Lacordaire, seraient capables d'objecter en votre faveur quelques petites choses propres à émouvoir les simples. Celle-ci, par exemple : depuis votre accession au ministère, depuis un an ou peu s'en faut, vous avez la haute main sur tous les marchés, sur toutes les soumissions de fournitures qui concernent la marine. Cela se chiffre par centaines de millions.
Or, les nombreux Lechat qui vivent d'un tel commerce ne lésinent pas sur les pots-de-vin, quand la pudeur officielle incline aux capitulations. Le plus modique pourcentage sur ces trafics grandioses comblerait un homme plus renchéri que vous quant à la coupe de ses redingotes, quant au choix de ses cigares, quant à l'état de sa maison. Les quelques mille louis de Parayre semblent, au regard de telles sommes, un pourboire de grigou. 

L'important pour vous, monsieur, n'était pas, sans doute, de réaliser fortune, mais bien de commettre une petite infamie agréable à Méline, aux padres, à l'amiral de Cuverville. Vous auriez touché un placard de timbres-poste, que dis-je ? un cruchon de Rubinat, que vous n'en seriez pas moins, pour eux, concussionnaire et prévaricateur. Ainsi tombent les empires et s'efface la gloire des noms les plus vantés ! 

Que cette leçon vous instruise désormais ! Apprenez qu'à vouloir être honnête homme on joue un rôle peu enviable, et qu'il ne faut ni délivrer les galériens, ni déranger les filous.

Relisez Don Ouichotte. Si vous aviez laissé les aumôniers, les fournisseurs, les « maritimes » de tout poil exercer en paix le brigandage, la pédérastie et  le catholicisme, vous seriez le plus grand ministre. Les cuirassés auraient coulé à pic, les torpilleurs auraient éclaté, les marsouins ne cesseraient d'ingurgiter par ordre un certain nombre d'hosties consacrées, et Charles Maurras vous donnerait du Louvois par la figure. Vous avez préféré l'honneur, cette vieillerie, et le devoir, ce trope. La oblesse vous bafoue, le clergé vous anathématise, cependant que les chiens de la presse, trop édentés pour mordre, aboient autour de vous, dans la puanteur excrémentielle de leurs déjections. Vous êtes martyrisé, non de pommes cuites, comme saint Guodegrin, mais de cacas à la Mermeix. C'est bien fait, et cela vous apprendra que lorsqu'on prétend à garder une conscience, il faut éviter, comme la peste, les ministères et le Parlement. 

 

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