Lettres familières

Laurent Tailhade

"On ne nettoie pas les écuries d'Augias avec un plumeau."

Chamfort

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Paulus

Dit Jean-Paul Habans.
Saint-Esprit- 1845 - Saint-Mandé 1908.  

Chanteur de café-concert, célèbre dans les débuts de la Troisième République pour son répertoire d'inspiration cocardière : En r'venant d'la R'vue   (qui deviendra une chanson boulangiste), Les Pioupious d'Auvergne, Le Père la Victoire..

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A Monsieur Paulus

Histrion

 

25 juillet 1900.

 

Enfin, monsieur et chevronné baladin, grâce à vous, le parti de l'Action Française a trouvé un porte-parole digne de sa gloire et de sa magnanimité. Ce n'était pas assez de Maurras et  de  Syveton, de  Barrès  et  de  Talmeyr   pour  affirmer  l' « énergie nationale ».

Mercier, « le grand témoin de Rennes », malgré tant de faux, d'ignominies et de scélératesse, Mercier lui-même, le général de bagne et de confessionnal, aurait quelque peine à satisfaire les aspirations composites des patriotes anthropophages que façonnent, dans leurs égouts, Édouard Drumont et le père du Lac. Niort se refuse aux embrassements de la chose Thiébaud. Les écrouelles de Quesnay suintent, chaque jour, un virus identique et, malgré le parfum de bidet qu'on lui sent, l'eau bénite d'Arthur Meyer semble fade aux lecteurs épileptiques de Rochefort, notre Sganarelle national. Déroulède, au bord de la concha, se profile sur la mer de Biscaye, tel un cormoran saugrenu et déplumé. Bonamour, enfin, que le souvenir de la mère Couturat, cette concierge trop féconde, au ventre de laquelle son patriotisme dut le jour, faiblit dans l'imposture et ne cacographie chez Edmond Blanc qu'aux fins de passer à la caisse et de manger du veau.

Ces apôtres synthétisent et figurent les aspects graves du parti. Ce sont les purs, les incorruptibles, ceux qui lisent Millevoye et qui fréquentent chez la comtesse de Martel. Ils ont l'intelligence d'un manche à balai c'est pourquoi ils aiment si fort la hampe du drapeau.

Mais non plus qu'Apollon, Arès ne bande pas toujours son arc (ainsi l'auteur de l' Appel au Soldat ) ; quand on a vociféré, menti, piétiné dans la crotte de la Ligue et subi l'incontinence logomachique de Jules Lemaître, il se faut bien divertir quelque peu. Des troupiers honoraires, comme sont les heiduques de Marinoni , poussent à bon droit leurs caravanes. La France aux Français, sacregnondedieu ! C'est pour leurs amusements que la Providence ordonne les clapiers et fomente la vertu qu'elle fait naître les roussecagnes et grandir les élèves de Saint-Genest-Lerps. Vous n'ignorez pas combien sont diverses les épiphanies de cette gracieuse Providence, ni par quel chemin elle saisit le cœur de François Coppée. Le poète des Humbles , comme Louis XIV, a deux manières, dans sa vie celle d'avant la fistule et celle d'après, car les voies du Seigneur non seulement sont impénétrables, mais encore détournées.

Vous, monsieur, vous chantez, avec accompagnement de cabrioles, pétarades, sauts de carpes et autres gentillesses tout à fait idoines à figurer l'âme clérico-militaire. Vous fredonnez comme on écrit à la Libre Parole. Vos habits multicolores, aussi bien que votre face luisante, œdémateuse et blême de voyou fardé, sont la plus représentative image du putanat qui grouille et coasse dans les marécages nationalistes. Les vieilles raccrocheuses n'y manquent pas, depuis Loti jusqu'à Bob Walter, depuis Théodore Botrel jusqu'à la Vendéenne Eugénie Buffet, venue d'Oran, où son père était gendarme, pour revendiquer sur nos trottoirs le retour des fleurs de lys. Raoul Ponchon mêle au vomissement de ses cuites un hoquet national et tricolore.

Le Courrier français, entre deux adresses de brelan et de donzelles polyphages, entonne des messéniennes à la façon du « Bon Gîte », ce pendant que Gauthier-Villars, ingénieux faussaire dont Tristan Bernard composa les romans et Alfred Ernst la critique, offre à la bande prétorienne un stock de calembours putrides que les chiffonniers de la Butte-aux-Cailles dédaigneraient de ramasser. Il rêve, pantin quadragénaire, à l'extermination des huguenots. Il appelle, entre deux macaronées, la Saint-Barthélemy qui rendrait la France aux capucins. Car les joyeux vont naturellement à la tyrannie, et ces clodoches, même sans bénéfice et pour l'amour de l'art, intégreraient leurs malfaisantes pasquinades. On connaît l'intransigeance réactionnaire, la piété fervente des proxénètes enrichies. « Factio lascivieatium », disait le prophète Amos.

Depuis le boulangisme, dont vous eûtes l'honneur de proférer la Marseillaise, bien des lilas ont fleuri ; mais la succession des ans n'a pas modifié beaucoup votre immarcescible turpitude. Vous gambillez toujours derrière l'omnibus (il faut vous voir, le long de la rivière !), vous essuyez avec la sueur le blanc gras de votre masque sordide et — plus que jamais — vous revenez de la revue. Les guinguettes de Montmartre, l'esprit de Bonnaud, la tendresse de Privas, la fantaisie énorme de Yon-Lug ou d'Hyspa ont assaini le pavé, fendu l'oreille du café-chantant dont vous fûtes une des incarnations les plus émétiques. Néanmoins, il paraît que la chose vit encore, pareille à ces dictériades surannées chez qui vont les adolescents jeter leur gourme. Sous les marronniers tuberculeux et les lampes Popp du carré Marigny, vous enseignez la gaîté française aux ci-devant nègres de la Papouasie ou du Dakar.

Le torchon de Gaston Méry nous apprend que votre beau poème s'est replâtré dernièrement de quelques variantes heureuses. Vous pouvez enfin vous empêcher de crier :

Vive not' brav' général Boulanger.

Mais vous glapissez

L'cœur plein d'émotion
Vive Marchand ! Vive Jamont !

Votre patrioterie s'offusque de voir M. Paquin légionnaire, car aux temps héroïques,

Jamais un couturier
n'aurait porté la croix d'honneur

(Croyez cependant qu'on n'est pas un moindre artiste pour mener à bien une robe que pour inventer le Clairon ou la Chaussée Clignancourt .) Et — de sorte que rien ne manque à votre gloire — le papier antisémite vous appelle « bon français » et traite de vers agréables les machins ci-dessus.

Pour avoir tenu un propos de table d'hôte : « L'art n'a pas de patrie, mais les artistes en ont une, » Camille Saint-Saëns, dont le crétinisme en toute autre matière fait briller d'un plus vif éclat le génie musical, est devenu l'esclave, le More enchanté de cette bêtise. Vous, monsieur, parce que vos flatteurs vous ont dit que vous ressemblez à Bonaparte, vous hennissez dans l'écurie des Ratapoils. Et, de fait, vous méritez cette louange. Votre mufle n'est pas sans une conformité d'ignominie avec celui du facchino maltais, dont Stendhal nous atteste la crapuleuse laideur.

Quant à nous, c'est vraiment de grand cœur et non sans une intime joie, que nous vous contemplons dans les rangs de la néo-boulange. Votre grimace, votre scurrilité, vos tordions y sont vraiment à leur place. Vous apportez à la croisade catholique et militaire, l'adhésion de tous les mauvais lieux.

 

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