Lettres familières

Laurent Tailhade

"On ne nettoie pas les écuries d'Augias avec un plumeau."

Chamfort

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Esprit saint

De l'Infaillabilité, tout particulièrment en période d'élection d'un nouveau pape.



Au Paraclet

Oiseau de Paradis

 

23 jullet 1903.

 

Encore que le discours à la troisième personne vienne fort à propos en s'adressant à vous, ayez pour agréable, Tiers de Dieu, fécondateur de  vierges, que l'on emploie ici des tournures moins  empreintes de domesticité. Au surplus, les catholiques, vos fidèles, ont depuis longtemps réduit à la portion congrue le culte dont ils vous honorent. Le « pur concept » que vous représentez ne paraît pas à la mesure de leur entendement. Ils vous régalent, non sans économie, une fois par an, le jour de la Pentecôte; ensuite de quoi ils vous remisent au plus profond de la sacristie, avec les dais hors d'usage, les ornements pouilleux et les ciboires vertdegrisés. Vous ne faites pas vos frais. La gent dévote s'en tient à la froideur respectueuse et ne crache pas la forte pécune, lorsque c'est vous qui tendez le bassinet. 

Intelligence du Père, Sagesse du fils, Minerve chrétienne, que pourraient saisir de vos manifestations théologiques (vous me permettrez de ne les point qualifier d'hypostases) les simples cagots agenouillés devant Mme Pailhasson ou la viande saignante de Paray-Ie-Monial ? Demander à Monsieur Nisard, ambassadeur près le Saint-Siège, à Loubet, prince chrétien et fils aîné de l'Eglise, de comprendre la moindre chose aux divagations néoplatoniciennes, autant chercher à cueillir des poires sur l'ormeau. Ce n'est pas communément chez les présidents, les rois et autres mammifères plus ou moins couronnés, que l'instruction brille d'un éclat vif. Pourquoi, malgré sa dévotion connue et sa déférence aux volontés de ses évêques, le vieillard ami des nonces aurait-il sur les origines du christianisme le plus vague tuyau ?

La comtesse d'Escarbagnas prenait Martial pour un marchand de gants. A Nicolas II, peu ferré sur le polythéisme hellénique et même sur l'art décoratif du grand siècle, demandant ce qu'était Latone, devant le bassin de  Versailles « Latone, c'est un nom », affirma le père de Lucie, heureux manifestement de se trouver renseigné si à propos.

Loubet peut-être devinerait sans trop d'efforts que Jamblique est un nom et mêmement Plotin. Mais ne lui demandez pas de savoir comment vous êtes né des cotigations baroques où se plut l'école d'Alexandrie. Pour les docteurs « bombinant sur la chimère dans le vide » vous fûtes le Nous, le Spiritus, l'Esprit qui donne la vie, la respiration et la conscience de l'Être, l'Intelligence divine en mouvement ou tout autre faribole de la même clarté. Mais allez donc faire entendre ces grimoires aux lecteurs de la Croix !  

Il était pourtant malaisé de vous supprimer de la triade éternelle, encore que l'esprit ne soit pas bien vu de l'Église et que vous sentiez un peu le fagot, malgré votre quote-part de divinité. L'esprit ! mais c'est l'antagoniste du prêtre, des dogmes et du casuel Donc, il importait de vous peindre sous des formes adéquates à la mentalité de vos adorateurs.

C'est pourquoi l'orthodoxie a pris soin de vous configurer en pigeon pattu, ce qui n'a rien de trop intellectuel et qui, de plus, offre l'avantage de fournir un certain nombre d'images pieusement anacréontiques. Les séminaristes, déniaisés par le Manuel (ah ! que manuel !) des confesseurs, imaginent voluptueusement la colombe du Saint-Graal, le ramier céleste couvrant de ses ailes tendues le sexe de Marie, comme Léda sous l'étreinte du cygne, acceptant d'un oiseau céleste la semence des dieux. Vos représentations liturgiques viennent de la basse-cour et non des dialogues de Platon. Vous avez, grâce à elles, une patte dans la métaphysique et l'autre dans les petits pois. Les conciles ni les Pères n'interdisent la double vénération que vous inspirez ainsi. Libre aux personnes pieuses de vous adorer en compote aussi bien que sur l'autel. 

Émanation du Verbe, émanation de la cuisine, vous avez de quoi délecter les plus fervents et les plus gastronomes, selon qu'on vous arrange comme Dieu ou comme entrée ; vous devenez comestible à la façon de Jésus, votre collègue en Trinité : Esprit saint descendez en nous !

Votre vicaire ici-bas, le vieux Pecci, ayant exhalé ce que les « philosophes spiritualistes » et les minus habentes de toutes les confessions religieuses appellent bêtement leur âme (oubliant que ce mot ne signifie autre chose que « souffle ou respiration », comme votre nom lui-même), le distinguant ainsi de leur individu tangible et quotidien, cette conjoncture doit faire bien pénible votre situation dans le ménage à trois dont vous  êtes l'intellect. C'est vous, n'est-ce pas ? Esprit lumineux, qui par la bouche communément édentée  du  «Souverain Pontife», annoncez à la terre les vérités essentielles que doivent apparemment accepter les autres planètes et les archipels sans nombre des constellations, de telle sorte que les poux de Benoît Labre sont vénérables dans l'Alpha du Petit Chien, et la transsubstantiation, article de foi pour les sélénites, les martiens, pour les bourgeois de Sirius et les indigènes d'Aldebaran.

Tant que le pape occupe un trône sublunaire, l'Univers sait à qui parler quand  une  démangeaison lui vient de connaître  les « vérités essentielles ». On trouve l'infaillibilité chez le Saint-Père, comme des robes chez Paquin et des  fondants chez Boissier. En payant le prix fort, on peut baiser la mule de l'Oracle, empocher sa bénédiction, des indulgences dont l'unique défaut est de ne point guérir du mal aux dents ou des cors aux pieds. Cela est clair, aisé à comprendre, même pour Millevoye, Coppée et Déroulède.

Mais le pape mort, tant que dure le novemdium usité déjà par les fosseyeurs de Pétrone, puis quand les cardinaux, mettant au clair leurs âmes d'empoisonneurs, se taillent des croupières avec cette férocité qui n'est pas la moindre prérogative de l'Église, quand les abbés Tigrane, de tout rang et de toute nation, pareils à des chiens allouvis de famine, se déchirent dans le cirque du Conclave, Esprit Saint, que faites-vous de l'Infaillibilité ?

Ce n'est pas un objet à laisser en dépôt dans les coffres d'une banque ou chez le joaillier de la belle Otero. Coppée, ayant remis entre les mains du Très-Haut sa fistule postérieure, montera dans la Jérusalem céleste pour y avoir cette fistule glorifiée par le chœur des anges et des saints.

Mais l'Infaillibilité, mon Tiers de Dieu ? L'Infaillibilité, vous ne sauriez, pendant l'interrègne, la mettre au vestiaire, ni la confier aux Assomptionnistes, qui vous l'escroqueraient pour achalander de nouveau Antoine de Padoue, lequel se dédore visiblement. Ne la prêtez pas non plus à Barrès, qui l'emploierait à rejoindre Syveton parmi les grands larbins de la Patrie française.

Non, si vous voulez m'en croire, confiez cet inestimable joyau, cette Infaillibilité vacante, au Grand Défenseur de la Papauté, au Maître des catholiques, au noble Arthur Meyer, qu'une telle preuve de confiance remettra sur pieds, nonobstant cette douleur où le plonge la crevaison de Léon XIII.

Il provient de la même race que le Père, votre chef de file ; en outre, la distinction de ses manières lui permet de donner au Saint-Esprit des leçons de tenue. Grâce à lui vous aurez peut-être cette gloire de fournir aux Oreglia, aux Vannutelli et autres chacals, des inspirations écrites dans le même style qui formula jadis, chez Blanche d'Antigny, après maintes nuits heureuses, les paroles immortelles du Doit et de l'Avoir.


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