Lettres familières

Laurent Tailhade

"On ne nettoie pas les écuries d'Augias avec un plumeau."

Chamfort

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L'Affaire Loizemant


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A l'ex-amiral Maréchal

Imposteur

 

3 octobre 1903.


Vous occupez, monsieur, la grande vedette. Les salles de rédaction placardent votre image que donnent, à leur tour, les feuilles illustrées. Vous « faites la pige » au meurtre de Foufou. Les gens qui vont au café pour aiguiser leurs intelligences par l'absorption des petits verres et les jeux de cartes les moins récréatifs, ont tout loisir d'ajouter à leurs chopes et à leurs dominos la contemplation de votre face à claques, sous un chapeau du même nom. Que dis-je ? les reporters attachés au Kodak ont, pour la circonstance, découvert le Fleuve Bleu où Li-taï-pé se plut à cueillir des nénuphars l'instruction de ces jouvenceaux n'ayant d'autre borne que les dix-neuf in-quarto du Larousse, contrepointés des suppléments.

Ce visage, que produisent les papiers publics, ne rappelle que d'une façon indistincte les traits superbes de Nelson, la face résolue et calme de Ruyter, le mufle héroïque de Jean Bart. Démailloté de votre habit, de vos galons, de vos épaulettes, de vos crachats, de votre ceinture et de votre bancal, vos beaux favoris poivre et sel tombés sous le rasoir, vous brilleriez d'un éclat sans second parmi les vieux messieurs que Brunetière édifie et que confesse le P. du Lac, pendant les brefs loisirs que lui donne la famille de M. Chaumié. Les yeux faux et papillotants, les paupières blettes du sycophante, la bouche en coup de sabre, les lèvres exsangues du bureaucrate
constipé, le menton sans carrure du lâche et les oreilles asinaires du cafard, vous offrez un type grandement signalétique du guerrier de sacristie, admirable dans la délation, triomphal dans le mensonge, expert dans le faux en écritures tant privées que publiques, et servant la messe avec autant de désinvolture que l'abbé Fougeray, maillotin concordataire, ou que Flamidien, chaste éducateur du petit Foveau.

Car vous appartenez à ce corps si édifiant des «maritimes», dont Olivier Seylor, en un livre mieux pensé qu'il n'est écrit, a dévoilé non seulement les petites complexions, les goûts hétérogènes, les histoires de femmes, l'attachement au catholicisme et le perpétuel besoin de trahir la République, mais encore les histoires d'avancement, les intrigues, les papiers volés et tout ce qui s'ensuit. Vous êtes le digne frère de Cuverville, copain de l'Archange Michaël dont un gouvernement trop bénin s'obstine à détourner les étrivières ; vous êtes le cousin non moins digne de Mercier le faussaire, de Mercier, pourvoyeur de l'Ile du Diable, si laid, si infâme et si répugnant, qu'on le prendrait pour Quesnay de Beaurepaire costumé en soldat. Vous n'avez pas gagné la moindre bataille. Vous n'avez fait, de votre vie, un geste militaire. Vous recevez tout naturellement les désaveux les plus formels ; car, ayant mouchardé comme un espion, vous mentez comme un laquais et vous acharnez après votre victime alors même que vos dents cassées ne vous permettent plus de mordre, vous aboyez dans le chenil nationaliste avec toute la chiennaille surannée, depuis Boubou, le dogue infirme, jusqu'à Lemaître, le bichon décrépi.

Dans cette lamentable histoire de la pauvre suicidée, qui a voulu échapper aux mauvais traitements, sinon aux tendresses répugnantes d'un barbon enrichi, vous avez rendu au commerçant, au bourgeois opulent de Tourane, un service que les entremetteurs de Plaute ou les valets de Molière eussent jugé fort au-dessous d'eux.

Lâchement, car, élève des jésuites, vous ne combattez jamais en face un adversaire dont le poing est susceptible d'endommager votre bel uniforme ou votre épithélium non moins précieux, vous avez déféré au conseil de guerre  le lieutenant  Hérou.Certes, il vous  agréait  de   complaire   à  l' « oncle de la victime ». Hérou s'était rendu impossible sur son bateau; tous les officiers ou la plupart lui tournaient le dos, encore que vous eussiez fait le nécessaire pour rabibocher « l'harmonie entre ces messieurs ». C'est vous-même, amiral, qui parlez ce beau style Hérou n'était pas clérical. Hérou servait de bon cœur le gouvernement qui le paie. Il se mêlait des affaires d'une malheureuse fille, séparée des siens par l'épaisseur du monde. Il défendait le faible contre le fort, en opposition avec les principes du clergé, des colonels, du faubourg Saint-Germain et des garçons de Barillier. Ce gaillard prenait au sérieux les mots de civisme, d'humanité, de pitié. Cet officier était capable de tout, même d'avoir du cœur dans une tempête ou dans un combat naval.

De telles choses sont intolérables. La marine, confrérie où les élèves des Jésuites font les plus beaux mariages, ne saurait admettre ces comportements. Il sied que l'ordre prévale. Un amiral, en Chine, est une sorte de vice-roi dont l'unique devoir est de fortifier les déprédations des missionnaires, de garder leur butin et d'assurer, en tout temps, aux Hastings de la Calotte, une rémunératrice impunité.

Et voici que Pelletan, un civil, un homme qui ne se peigne pas (c'est Balthy et ses revuistes qui l'affirment chaque soir), un journaliste, un homme qui sait la grammaire et ne mâchonne aucune variété de patenôtres, un propre-à-rien au courant de la navigation, de la charpente et de l'armement des vaisseaux, un brouillon qui regarde les mathurins comme autre chose que des esclaves, qui demande aux officiers la même discipline qu'au premier venu de leurs subordonnés, — voici que Pelletan dérange les coups marmitonnés par vos soins et vous empêche de danser en rond.

II serait injuste de vous accuser d'avoir, en cette conjoncture, manqué d'audace et d'à-propos. « La présence d'esprit  est, de  toutes  les  choses  humaines, la  moins présente », affirmait Rivarol, qui, cependant, n'avait pas à se plaindre. Quant à vous, amiral, vous fûtes le champion de la présence d'esprit. Vous eûtes, dans les antichambres, dans les rédactions, tous les mouvements qui conviennent pour accabler un adversaire endormi. Ce n'est pas votre faute si l'incident de Tourane a fusé comme de la poudre moite au lieu d'éclater en bombes vengeresses dans l'immeuble de la place Beauveau et sur la table de Colbert.

Vous ignorez apparemment la tactique navale ; mais celle de la calomnie a, depuis longtemps, dévoilé pour vos yeux ses arcanes les plus secrets. Depuis le macrobe de Montétimar, qui se paie un château sur ses économies, jusqu'à M. Alphonse Humbert, qui manque habituellement de cinquante centimes, vous avez effectué autour des chefs réactionnaires un périple moins aisé que celui du Yang-tsé-kiang. Et vous voilà, désormais, comme un domestique sans place, contraint à biner des choux, à marcotter des œillets, à greffer des poires sur le tronc de l'arbousier : insere, Daphni, piros ! à moins que vous ne préfériez. vous asseoir au Luxembourg, parmi les épaves, et donner au grand Calomniateur de Rennes, l'appui de votre solidarité.

Vous tentez une suprême délation vous  préparez au «rebelle» un coup de Jarnac où se plaît votre noirceur et votre hypocrisie, un châtiment  hiérarchique émané de M.Pelletan lui-même, qui tomberait sur Hérou que vous accablez et qui vengerait Hourst que vous défendîtes.

Mais voilà. Vous n'êtes plus « amiral français » que pour un nombre de mois très limité. Vos vengeances diminuent chaque jour comme la « peau de chagrin » par Balzac imaginée. Officier cagot, pusillanime et rapporteur, demain, vous serez promu au grade platonique de vieux monsieur, ne pouvant espérer les longs jours d'infamie et de carnage du « glorieux » Marchand. Vous êtes mûr pour la petite voiture, pour l'état de marguillier.



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