Lettres familières

Laurent Tailhade

"On ne nettoie pas les écuries d'Augias avec un plumeau."

Chamfort

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Ministre de l'Instruction publique

Villeneuve-sur-Lot, 1857 - Saint- cloud, 1933.  

Républicain de gauche à la Chambre des députés en 1885.
De 1894 à 1920, il fut successivement ministre de           l'Instruction publique, de l'Intérieur, des Colonies et  de la Marine.

Président du Conseil de septembre 1920 à janvier 1921, il reprit le portefeuille de la Marine de 1925 à 1930 et de 1932 à 1933.

Sur Gallica

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A Monsieur Leygues

Cadet de Gascogne

 

6 janvier 1901.

 

Depuis longtemps, monsieur, le désir m'aiguillonne de vous confesser à quel point je suis délecté par chacun de vos comportements et ravi des paroles que vous éparpillez à profusion sur nos têtes, comme les saphirs de Buckingham. Qu'il s'agisse d'inaugurer un buste, d’enterrer un vif pris pour mort, de jongler avec les chiffres, ou de colloquer le ruban violet à de nobles inconnus, vous opérez avec une légèreté de coiffeur pour dames, avec un aplomb de dentiste qui font de vous le plus facétieux des ministres Facelum consulem, disent les Petdeloup sur qui vous dominez.

Ami du pape, comme Charles Maurras, et poète à la façon de Jean Aicard, vous fréquentez au Vatican aussi bien qu'au Parnasse. Partout on vous accueille, ne sachant au juste les raisons pourquoi vous frayez chez les personnes, si vous placez de l'huile ou bien coupez les cors. Le premier ministère de France est devenu votre fief ; nul ne sut jamais en vertu de quel sortilège on vous voit grand maître de l'Université. Mais le Toulousain dont vous offrez un type si représentatif n'a besoin, pour fructifier, d'autre recommandation que d'avoir, dès ses premiers ans, vu en rêve les flots d'or de la Garonne. Toulousains, comme Pedro Gailhard lui-même, cette bande officielle d'Auvergnats, de Flamands et d'Armoricains dont vous êtes capitaine. Cadets de Gascogne Le mérite « d'en être » s'inocule aux arrivistes de la même manière que le vaccin des génisses il n'est aucunement nécessaire d'avoir vu le jour à Castres ou à Montauban. Ainsi, vos troupes déambulent par les bourgades rouges du Midi, sous les couchants roses et verts des longs soirs du mois d'août, sablant les vins d'honneur, affrontant la chère des banquets, cimentant des plaques mémoratives et faisant tomber le voile des statues. On braille, on palabre, dans un sabir qui tient du patois local et du jargon universitaire. Le tout afin d'être nommé sous-préfet ou receveur d'enregistrement. De Bordeaux à Perpignan votre gloire s'épanouit. Chauve comme Siraudin, moustachu comme Fontanarose, vous distribuez les promesses qui ne coûtent rien, les poignées de main qui ne déchirent qu'une paire de gants, si bénin, si épris de tout le monde que toujours l'on espère de Votre Excellence un paquet à ficelle rose, pommade ou confitures, accompagné d'un agréable « Et avec ça ? »

A Paris, d'autres victoires promènent votre char. On se souvient encore de certaine allocution ingénieuse, quand vous daignâtes consacrer le marbre de Charcot. Devant un peuple de savants débarqués des quatre coins de l'Europe et du monde, un jeune kabyle apparut agrémenté de guernons à la Vercingétorix (c'était vous-même, sans nulle flatterie) qui dit, avec le pur accent de Villeneuve-sur-Lot : « Quand jé vois cet homme en toge, jé mé demande Est-ce un magistrat? Est-ce un savant ? Et jé mé réponds C'est un apatre. »

Le fou rire saisit les jeunes médecins. Plusieurs. ceux du premier rang, s'enfuirent dans la crainte d'éclater scandaleusement, et les rangs s'ouvrirent à leur détresse. Mais Lintilhac vous félicita, j'imagine, pour un discours si congru.

Voilà bien le patriotisme de marchand de pistaches dont les foules se gargarisent, celui de Pappadiamantopoulos, de La Gandara, de Goudeski et autres Français d'importation. Tels, sur les quais d'Alger, alors Cesarea, les mulâtres du Bas-Empire se qualifiaient de citoyens romains. Tel, de nos jours, sur les mêmes trottoirs, Max Régis déclame « La France aux Français ! »

Vos triomphes, monsieur le ministre, ne se bornent pas aux choses de l'intellect pur. Vous commandez sur Paphos comme dans la Sorbonne ; vous ne dédaignez point de cueillir des lauriers au-dessous de la cravate blanche que vous tenez de feu Guizot. Imbu de cette idée (oh ! combien voyageur de commerce !) qu'il est fort élégant de prodiguer les conquêtes, vous remplacez Wotan auprès des Walkyries, et tenez, chez les « princesses déplorables », le rôle d'un Jupiter aux louisquatorziennes amours. Alternativement, la tragédie et l'opéra vous suscitent d'aimables passe-temps. Vous traversez les boudoirs et les alcôves ruineuses, sans y laisser autre chose qu'un peu de vos attraits, Joconde plus que Lovelace et Gaudissart plus que Joconde — nonobstant le respect que je vous dois. Votre harem, quand vous batifolez dedans, se représente Schahabaham plutôt qu'Haroun-al-Raschid ou que le roi Schlemô.  

Vous assurez vos bonnes fortunes comme un qui trouve à toute heure portes et bras ouverts. Bon pour des pieds-plats de s'amuser aux petits soins, de faire pied de grue dans les faubourgs du Tendre. Vous, monsieur, en investissez la capitale avec les bottes de Charles XII et le fouet du Roi-Soleil. Vous êtes mousquetaire gris comme Lauzun et caporal comme Napoléon Ier. Cependant, vos belles manières à la hussarde ne remplissent pas d'orgueil toutes les belles subventionnées. On connaît la réponse agréable de cette comédienne avec qui, dès l'abord, vous prîtes le roman par la queue et que vous mîtes en demeure, à peine entré dans son salon, de vous rendre les armes « Je veux bien, monsieur le ministre, mais seulement dans ma chambre à coucher, et lorsque je serai de la Comédie-Française. »  

Et vous décorez toujours.

Moines, cabotins, limonadiers célèbres, chacun reçoit de vous les palmes ou l'étoile.

Vous faites Ginisty officier, « car, dites-vous, il ne serait pas convenable qu'Antoine et Ginisty  fussent sur  le même plan ». Voilà ce qui s'appelle entendre le fin des hiérarchies, le to-to des préséances. Quel maître d'hôtel vous eussiez fait, et combien regrettable que les vaines grandeurs vous arrachent à un emploi si conforme à votre mentalité !

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Réjouissons-nous pourtant. Vous égayez les austères fonctions que vous ont imparties les hasards de la chose publique. Vous remplacez Fontanes, Salvandy, Frayssinous et le bon Duruy. Vous invitez à la Comédie-Française la fine fleur des réactions. Peut-être même demanderez-vous un jour, comme ce brave Cumont, votre prédécesseur macmahonien, «à visiter les dortoirs du Collège de France». N'importe. Vous êtes gai, avenant et plus vulgaire que les pommes. C'est autant qu'il en faut pour contenter le goût français. Et nous parlons de vos gestes, cependant que nous invite l'actualité. Car peut-être serait-il présomptueux à vous de dire, comme Lintilhac, fidèle Achate du ministère où vous régnez « Je consacre mes œuvres aux siècles à venir ».

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