Lettres familières

Laurent Tailhade

"On ne nettoie pas les écuries d'Augias avec un plumeau."

Chamfort

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Une affaire de famille

" Vous avez trouvé matière à une action civile dans les abominations de Malakoff. Et, sans doute, vous réprouvez l'infanticide, vous bannissez l'anthropophagie de vos lectisternes et de vos gustations La pourriture du cercueil, le sang de l'homicide ne perturbent en aucune manière le vase nocturne qui vous sert apparemment de cœur."

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A Monsieur Larmet

Père de la victime

« On nous apprend que M. Larmet se portera partie civile afin possession de quelques milliers de francs que son fils devait posséder avant la tragique aventure qui a mis fin à ses destinées. »

Les journaux.

La famille est une belle chose, obscur et vénéré monsieur. C'est une chose si belle que même la religion, l'armée et la propriété en égalent avec peine la splendeur. Dans le sein de la famille (car, pour les papiers conservateurs, la famille appartient inéluctablement à l'ordre des mammifères), dans le sein métaphorique de cette abstraction, germent et fructifient, enseignement des races honorables, les modestes, les fortes vertus du commerce ou du notariat. Là, gardée pieusement des souffles magnanimes, de toute idée originale, de tout geste vers l'affranchissement intellectuel ou social, préservée de l'amour, de l'enthousiasme, de l'esprit scientifique, la matière gouvernable croît et se développe avec la facilité d'un melon sur une couche de fumier. Toutes les vertus bourgeoises : la lésine, la pleutrerie, le mensonge, le goût de la calomnie et des occupations avilissantes, la déférence au riche, la vanité idiote et la bêtise plus incommensurable que les vagues de l'Océan ; la haine de la chose écrite et la dilection de Paul Bourget s'épanouissent autour du foyer domestique, au souffle du chouberski nauséeux et tiède. L'esclavage de la caserne, l'éviration du catéchisme, la vomissure du café, la galanterie du lupanar (si vous voulez bien me permettre ce vocable) ont leur principe, leur germe, leur ferment dans l'éducation que la classe moyenne prodigue laborieusement à ses poulardes et à ses marcassins.

L'histoire de France, telle que Judet la reçoit de Maurras, après l'avoir, au préalable, désinfectée de la sanie auriculaire que jette le séparatiste du Soleil ; la vénération de Jeanne d'Arc, le culte de la pièce de cent sols, la détestation du pauvre et l'amour des cosaques dont le chat à neuf queues émoustille le derme des écrivains, le mépris, en tout temps de la parole donnée, ô Famille capitaliste, c'est toi qui les incrustes dans la caboche fréquemment obtuse des jeunes hommes sortis de tes berceaux  !

Excusez, monsieur, le lyrisme qui m'emporte. Il n'est pas possible d'entendre acclamer un « petit père » ou siffler un chef-d'œuvre, de voir jeter dans la rue, en plein hiver, une femme en gésine ou des garçons de police chouriner les citoyens, sans éprouver ce chatouillement de l'épigastre, ce redressement du col qui verse tant d'orgueil au civilisé moderne, quand il regarde avec une stupeur à jamais béante « la marche de ses institutions ». Or, vous n'êtes pas un homme à calmer ces transports, à minorer ces élans. Vous aggravez la puissance paternelle. Vous greffez sur les divers modes d'acquérir la propriété mille gentillesses imprévues. Ce ne sont que points d'orgue, cabalettes, appogiatures, dont vous ornez les articles du Code à la manière d'un opera buffa . Vous machicotez la saisie-arrêt et suspendez quelques vocalises à la contrainte par corps. Bravo, monsieur ! Itérativement et reconventionnellement, bravo !

Donc votre fils mort, assassiné par vous (car la femme à laquelle vous prétendiez l'arracher pour le donner... pardon, pour le vendre à une autre, ce postier issu de vos lombes, n'a fait qu'exécuter le juste arrêt que motivait l'inhumanité de vos comportements), votre fils mort, et sa victime, et l'enfant qui n'avait pas demandé la lumière, vous ne désarmez pas devant l'équitable destin. Une brute, un fauve, un Esquimau, un général, à ce lamentable aspect, auraient senti vibrer au plus intime de leurs moelles ce choc sacré de la douleur qui communie entre eux les enfants de la terre. Car il est des catastrophes susceptibles d'émulger les tigres et de prêter un cœur au plus vaseux des caïmans. Votre héritier pourri dans sa malle, faisandé comme un roquefort et transmué en placer d'asticots ; la tragique amante — tuer pour trop aimer ! — folle d'horreur et d'épouvante ; le pauvre petit Raymond, jouant à dada , le dada de la mort, sur sa couche d'agonie comme les Innocents d'Hérode avec les palmes de leur martyre, ne voilà-t-il pas de la pitié, de la terreur à faire jaillir les larmes aux yeux de marbre des statues ? A vous le meurtrier, le bourreau, le paterfamilias sans plus d'entrailles qu'un sac de vieux chiffons, les pleurs, sans doute, vont être refusés. Mais les exécrations, les érynnies, le remords, la pénitence, le nom importe peu, vous flagelleront, craignez-le, de leurs vivantes lanières, de leurs fouets, de leurs serpents, vous chasseront dans les nuits pluvieuses, dans les crépuscules horrifiques de l'automne, cependant que vos trois victimes secoueront, sur votre front implacable et stupide, le sang caillé, les vers de leur linceul.

Eh ! bien non ! ce n'est pas la route de Delphes que vous avez prise, ni celle de la Trappe, ni celle du Néant. Vous êtes allé trouver l'huissier. Et vous répétez, ô bourgeois impénétrable, le numéraire de monsieur votre fils. Vous les avez vus pourtant, et dans quelle fulguration de surhumaines épouvantes, ces restes désordonnés que vous eussiez dû, suivant la règle éternelle, devancer dans le tombeau :

Impositique rogis juvenes ante ora parentum !

Vous avez trouvé matière à une action civile dans les abominations de Malakoff. Et, sans doute, vous réprouvez l'infanticide, vous bannissez l'anthropophagie de vos lectisternes et de vos gustations La pourriture du cercueil, le sang de l'homicide ne perturbent en aucune manière le vase nocturne qui vous sert apparemment de cœur.

Vous gagnerez, sans doute, le généreux procès dont resplendit votre deuil paternel. Oui, vous toucherez la totalité des filiales économies et pourrez ensevelir noblement le de cujus, sans bourse délier. Vous ferez un peu « de bien » avec ce qui vous restera de la pécune ensanglantée et familiale. Non que j'espère jamais vous voir donner un sol aux trimardeurs ou payer une absinthe aux chemineaux harassés. Non, car vous êtes moral et ne sauriez encourager le vice. Chacun sait, d'ailleurs, que si l'ouvrier est misérable, le tort en est à lui, et que si les classes pauvres ne popinaient pas si souvent au cabaret, elles n'offusqueraient point la vue, ne feraient point saigner le bon cœur des possédants.

Il s'agit de se montrer respectable et de complaire aux honnêtes gens. Vous pourriez, par exemple, instituer une fourrière avec étuves pour la destruction des filles abandonnées, au septième mois de leur grossesse, par les jeunes philistins de votre race. On emploierait à les étouffer le gaz d'éclairage, sans crainte que les âmes sensibles gaspillent quinze mille francs à y substituer le chloroforme plus doux. Cela est bon pour les chiens, mais non pour les péronnelles à qui le tablier lève sans la permission de monsieur le maire. La pensée de ces gueuses a fait bondir le cœur et baisser les yeux à Mme de Martel.

Vous pourriez aussi donner votre belle menouille aux flamidiens que la loi sur les congrégations oblige à des simulacres de départ. Elle serait accueillie, votre menouille, avec un empressement béatifique, et vous n'auriez pas même la peine, en vous en allant, d'emporter un reçu.

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