Lettres familières

Laurent Tailhade

"On ne nettoie pas les écuries d'Augias avec un plumeau."

Chamfort

Vendémiaire

édition en ligne
contact
Creative Commons
zec.fr

La "malle sanglante "

 Marie-François Goron enquêta  sur la plupart des grandes affaires criminelles  qui  défrayèrent  la chronique à al fin  du XIXe siècle. 

Directeur de  la Sûreté parisienne de 1887 à 1894, il fut contraint de quitter la police pour  une affaire de  notes de frais et de  bons de caisse.  Il se reconvertit dans la: police privée et rédigea ses mémoires  qui parurent  en feuilleton dans les grands  puis furent édités  en 21 volumes.

le 13 août 1889 , Gabrielle Bompard et  Michel Eyraud assassinèrent l'huissier  Toussaint-Auguste Goufé, puis placèrent son cadavre dans une malle abandonnée  dans le bois de Millery, près de Lyon.
Michel Eyraud sera condamné à mort et exécuté, alors que Gabrielle Bompard s'en sortira avec une condamnation à 20 ans de prison.

> Le meurtre de l'huissier Goufé

 

 

A Monsieur Goron

Ancien chef de la Sûreté

 


Ainsi donc, monsieur, renouvelant à chaque heure la face du peuple et la mécanique des cités, les hommes succèdent à leurs devanciers. Comme une vague efface le moutonnement du flot qui marche devant elle, une génération abolit ce qui fut le charme et l'orgueil des aînés. Morale,  drame en  vers,  «sanctuaires» peu ou  prou miraculeux, musique de danse, opinions politiques, dentistes, prédicateurs et cuisiniers, tout casse,tout lasse, et vous n'ignorez point que ce n'est pas avec les vieilles lunes que les étoiles se refont. Elles montent en graine, les professionnals beauties qui, tantôt se dessèchent, et tantôt se poulardent ; les ténors perdent l'ut dièse et la pastosité qui les rendaient non moins adorables que les plus héraldiques officiers de cavalerie, cependant que les policiers eux-mêmes, dont vous fûtes, abandonnent à leur jeune postérité les arcanes de la filature et les dossiers de la Tour pointue.

Cependant que vous goûtez la joie innocente de ne point travailler sous les ordres un peu verjus de l'hépatique et antipathique préfet Lépine ; cependant que vous rédigez mémoires, sous-mémoires, contre-mémoires, historiettes et souvenirs, Gabrielle Bompard, qui fut jadis votre cliente sensationnelle, rendue à l'existence bourgeoise, abandonne pour jamais la scène pénale où son espièglerie de la rue Tronçon-Ducoudray lui procura, pour ses débuts, de grands et légitimes succès. Vous nous avez narré minutieusement l'anecdote de la malle, du fiacre et des cheveux de ce pauvre Gouffé passés au noir par les sucs  de la putréfaction ; la gentillesse, à l'audience, de la fille Bompard, si j'ose emprunter à  la magistrature ses formes élégantes; puis les sombres anathèmes d'Eyraud enfin, la cocasse intervention de M. Liégeois, psychiatre de Nancy. Les jurés ne partagèrent point l'avis de ce galant homme, touchant la suggestion. Malgré les mignardises, le piquant et l'insolence de Gabrielle, malgré son chapeau Gainsborough, on lui rodigua les années de réclusion, et la maison centrale — roche tarpéienne — succéda promptement aux capitoles du prétoire. A présent, la délicieuse créature qui suicida Gouffé, comme, plus tard, les geôliers d'Umberto devaient suicider Bresci, fait dans le monde sa rentrée, exquise comme devant, agréable aux journalistes, sympathique aux bureaucrates, concupiscible aux calicots. 

Avant elle un ange non moins déchu, non moins regrettable, et qui, par son allure élégiaque, faisait songer un peu à Mme Lafarge, cette Eloa de l'arsenic, une autre Gabrielle, épouse Fenayrou, était enfin rendue à l'estime de ses contemporains. Mme Fenayrou est une chrétienne sincère, une épouse comme l'Église catholique en élève sur ses genoux. Après qu'elle eut badiné quelque peu avec Aubert, ami et confrère de son conjoint, parce que le traître ne voulait pas se dessaisir pour les Fenayrou de je ne sais quelle médecine dont il se disait l'inventeur, le couple pharmaceutique l'assomma dans une cave du Pecq. Obéissant aux injonctions de son mari, Gabrielle avait mandé son amant,  

Comme au beau temps de leur ivresse, 

puis l'attendant contre la porte, l'avait fait choir sous le marteau de l'assassin. Après quoi, ces honnêtes gens lièrent le cadavre avec des tuyaux à gaz dont le plomb se trouva trop léger, ne donna pas un lest suffisant. Aubert, dilaté par une longue immersion, revint à la surface comme le corps de Mary Roget, dans la nouvelle d'Edgard Poe. Il ne fut pas malaisé de prendre la piste des meurtriers. Votre collègue Macé, nonobstant l'infatuation qui le distinguait obstinément, ne rata pas les Fenayrou, et la cour d'assises travailla pour eux. 

Les salons gardèrent leur sympathie à Gabrielle. Une ex-jolie femme, contemporaine des Haussmann, qui avait marié au baron de Prinsac, noble à court d'argent, sa fille, grosse dondon qui faisait dire qu'elle était elle-même la plus énorme tour de sa baronnie, prenait des airs penchés pour apprendre à ses hôtes que « la baronne avait été sur les mêmes bancs que cette  pauvre Gabrielle, dont la première communion édifia tous les cœurs ».

Le tzarevitch de Montélimar, autre communiant plein d'édification, a peut-être sollicité la grâce de Mme Fenayrou, tant l'eucharistie aplanit la distance. Et, vraiment, c'est une pensée, on le peut dire, cordiale, que celle du mépris où les jurés tiennent la vie humaine, et des encouragements dont ils guerdonnent messieurs les chourineurs. 

Je ne parle, bien entendu, ni des chartreux, que la troupe, fantassins et cavaliers, incite à l'éventrement des folliculaires, ni des agents qui cassent les tibias et défoncent les côtes pour  obéir aux curés Valadier, Solange, aux rédacteurs du Sillon, ainsi qu'à leur propre férocité. Ceux-là sont les tueurs officiels, maillotins, reîtres et ligueurs prébendes, tenus en grande estime par la troisième République. S'ils nous font l'honneur de casser notre squelette et de réduire nos muscles à l'état de beefsteak, nous avons la certitude que leurs comportements agréent aux ministères et qu'ils sont ordonnés par la Préfecture. Mais les vrais assassins bénéficient d'une pareille immunité. 

Le jury,  cruel jusqu'à la démence quand la peur étreint les bourgeois qui le composent, le jury qui a fait guillotiner Vaillant, dont la bombe n'avait pas fait même une blessure grave ; le jury qui, pour les délits de pensée et les actes de révolte se montre plus cruel que Domitien, et plus extravagant que Caligula, n'a que sourire à l'adresse des meurtriers notables, dès que l'enquête a établi que leurs motifs sont manifestement ignobles, et qu'il se trouve en présence de véritables gredins.  Le crime passionnel, de tous le plus hideux, celui qui devrait avoir pour conséquences les pénalités les plus graves, les plus infamantes, puisqu'il suppose de la part du délinquant une méconnaissance totale des sentiments de justice et de pitié, la vengeance du mari qui  saigne deux victimes parce qu'il a cessé de plaire  à la malheureuse que la loi semble lui donner en toute propriété, ces horreurs enchantent la douzaine de boutiquiers appelés à statuer sur l'homicide et le vol qualifiés. Un bandit comme Cornulier sort absous du prétoire, ayant licence de reprendre sa vie infâme, crapuleuse, avant même que les os de sa victime soient refroidis. Les atteintes à la propriété suscitent, comme il convient, la malveillance du tribunal populaire ; là-dessus pas de raillerie ; nulle excuse n'est admise.

Pour les dandins de la bourgeoisie, il vaut mieux tuer une femme adultère que dérober un chanteau de pain. À l'homicide le pardon intégral, ou du moins les circonstances atténuantes, à l'écrivain le bagne, aux faméliques la prison, aux vitrioleuses, aux mégères, amazones du poignard ou du revolver, les bravos du prétoire et les aménités de la presse.  En attendant que Loubet,  ce qui ne tardera guère, invite à dîner les héros du pogrome et le gouverneur de Kichinew, ne reverrez-vous pas, monsieur, l'une et l'autre Gabrielle, qui valurent tant d'éclat à vos recherches, tant de renom à votre perspicacité ?

haut de page

Vendémiaire |design de Stylish | zec.fr |