Lettres familières

Laurent Tailhade

"On ne nettoie pas les écuries d'Augias avec un plumeau."

Chamfort

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Edouard VII


 

A Edouard VII

Roi d'Angleterre

 

Ier mai 1903

 

Sire,

La Fée ironique ou maternelle qui guerdonne les rois de prérogatives alternées, les offrant tour à tour aux exécrations ou à l'enthousiasme frénétique des peuples, couronna votre berceau de quelques avantages solides et constants.

Vous fûtes, jusqu'à la soixantaine, le jeune homme idéal et représentatif, aimé des fournisseurs et des demi-mondaines, révéré sur les hippodromes, taillant à banque ouverte, imposant aux gentlemen du monde civilisé le choix de vos cigares et le tour de vos chapeaux. Gras, bedonnant, les paupières lourdes, avec l'œil congestionné par les matins du baccara, vous fûtes l'arbitre des élégances, le dandy étalon des hommes de votre âge. Vous eûtes la gloire de promulger des cravates, d'imaginer des complets et de lancer des parfumeurs. Par surcroît, vous preniez la peine de ne pas être un sot, comme Grammont-Caderousse ou le prince de Sagan. Mais le monde voulut bien absoudre en vous ce vice rédhibitoire chez un simple gentilhomme. Il est en effet loisible à un prince héritier de faire voir l'esprit qu'il a.

À présent que l'automne vous avertit de faire la retraite et de consacrer à de moins frivoles soucis les jours de la maturité, l'heureux trépas de la reine, votre mère, a placé dans vos mains le sceptre d'Édouard-aux-Iongues-jambes et la paix commerciale dans l'âme de vos créditeurs.

En outre, ce Paris qui vous aima, pour vos gilets, pour vos fredaines, pour votre condescendance, pour la bonté que vous eûtes de boire bouteille dans ses restaurants de nuit, vous offre, aujourd'hui, les abois des nationalistes grotesques et nauséabonds, depuis Millevoye qui crache comme un alpaga, jusqu'à Massard qui hurle comme un barbet de camelot, en passant par Boubou qui, ne pouvant plus mordre comme un aspic, bave comme un limaçon.

Tel est le don de  joyeux  avènement que  vous offre la  «Capitale du monde » par la voix de ses « Français » les plus authentiques, surpris de ne pas lécher, pour cette fois, les bottes d'un prince qui les honore de sa visitation.

Aussi, parlant dans votre personne à l'Angleterre et saluant en vous le grand peuple que vitupèrent ces goujats, nous apportons à votre cortège officiel, à cette pompe surannée que le protocole vous impose, un amour véritable pour le représentant de la nation qui garde, seule encore parmi les États européens, le culte du droit et de la liberté.

Vous êtes « un renard jaune dans une famille de renards bleus », aussi bien parmi les monarques vos frères que parmi vos cousins de Hanovre. En 1716, la Grande-Bretagne avait le choix entre soixante yellow fox , car elle ne voulait pas, étant royaliste, sortir des Stuart, qui viennent des Tudor, qui remontent aux Plantagenêt, ainsi que l'ignore M. Jean de Bonnefon. Parmi les descendants de Jacques Ier, on choisit votre aïeul George, à cause qu'on le savait antipapiste convaincu. Les quatre George à sa suite montrèrent l'exemple de la plus auguste nullité, les deux premiers stupides, le troisième dément, le quatrième ivrogne forcené. Grâce à leur ineptie, l'Angleterre prospéra, fut libre, se couvrit de gloire, enseigna le Continent et l'Univers.

Au dix-huitième siècle, la France était une colonie anglaise au dix-neuvième l'Angleterre devint une colonie française. Ceci peut paraître obscur et demande quelques explications. Donc, en 1726, vous éduquâtes Voltaire et Montesquieu. Vous eûtes des ambassadeurs glorieux Walpole, David Hume et Gibbon. Sans mylord Bolingbroke, le Dictionnaire philosophique n'aurait pas vu la lumière ; sans Blackstone, le constitutionnalisme français fût resté dans les limbes. Mais à l'âge suivant, la France anima Burns Godwin, auteur de Caleb William, et sa femme, Mary Woltonscraft, la première des féministes, et Lévis, et plus tard Shelley, Byron, Carlyle, du souffle magnanime de sa Révolution.

Tout Français qui pense est plus ou moins Anglais ; tout Anglais qui aime les victimes, quelles qu'elles soient, porte un cœur français. Et voilà qui justifie abondamment la haine que vous portent les bedeaux de la Patrie française. D'ailleurs les échanges n'en sont pas restés à ces glorieux présents. Vous nous avez pris le God save the King , flagornerie musicale de Racine et de Lulli aux fistules de Louis XIV. Prenez encore la Marseillaise, que salivent tour à tour les bonnes sœurs et les mouquères du président Loubet. Cédez-nous le Rule Britannia, ce chant d'un peuple libre qui a conscience de sa force et de sa majesté.

Si, dans les pompes que vous allez subir, vous pouvez un instant détourner votre vue et du gilet d'Alfred de Musset, porté par Escudier, et des lanternes qu'allumeront pour vous les chemisiers de la place Vendôme, il vous amusera peut-être d'appliquer à la philosophie de l'Histoire votre bâillement intérieur. Ah ! sire, gardez-vous bien de réfléchir là-dessus. Outre que la réflexion ne convient point à la dignité des personnes royales, il vous serait impossible de noter le moindre progrès vous constateriez, de prime abord, que la France, comme la Gaule au temps de Jules César, est divisée en factions.

« Qu'est un whig ? demandait un quidam à Jonathan Swift. — Un tory hors du pouvoir. »

Ici, les choses ne vont pas avec tant de simplicité. La plèbe des salons, des casernes et des couvents n'a plus rien de commun avec le peuple de France — l'Affaire Dreyfus l'a surabondamment prouvé. Nous ne sommes les compatriotes ni de la racaille antisémiste, ni de la vermine congréganiste, ni de la ménagerie orléaniste, ni des cosaques du « Petit Chapeau ».

Certes, vous avez aussi des nationalistes, des jingoës. Ce sont, comme chez nous, des affamés que tente l'assiette au beurre, des pieds-plats qui ne sauraient vivre sans dépenser de l'argent, des pleutres qui marinent dans un perpétuel besoin de luxe, de toilettes et de superstition. Les nôtres  se  disent  « paysans de France » autochtones, aborigènes, alternativement celtes, gaulois ou latins, sans comprendre au juste ce que ces mots veulent dire, mais toujours prêts à crier « Vivat ! » aux bouchers en uniforme et « Mort ! » à ceux qui ne mènent d'autre combat que la lutte du travail. Conscients ou non, ils représentent les troupes du beau monde — noblesse incorrigible, irréductible clergé. Chez vous, ils se nomment les « Papistes ».

Ceux-là, riches ou pauvres, nobles ou roturiers, légitimistes ou communards repentis, ceux-là vous exècrent avec sincérité. Non pas vous, Edward VII, le gentleman, le prince à qui l'on fait des courbettes (les leurs vous surprendront par des raffinements de bassesse que Millerand peut jalouser à bon droit ), mais vous l'Angleterre, la Discussion, la Réforme, le Parlement, la Liberté !

Ils se plaisent à dire, ils se forcent à croire de leur mieux que la grandeur anglaise émane des rois, des horse guards et des perruques gothiques sur le chef des magistrats, du respect immense que l'Angleterre porte droit d'aînesse qui, disait Johnson, ne fait qu'un sot par famille. Ils appellent ces choses « traditions », ils se méprisent — les cuistres ! — de n'en avoir pas. Mais tout au fond de leur cœur tremblant et de leur intelligence corrompue, ils savent bien que la véritable Angleterre est celle qui, malgré sa déférence aux vieilles choses, malgré la part faite à la sottise, à la bigoterie, aux reliques d'autrefois, s'est développée au loin, au large, dans le vaste monde, par self-help et le self-government.

Ceux ( en est-il ? ) qui prirent contact avec l'Histoire, dans la pénombre de leur mentalité, voient briller les dates coruscantes de la révolte, fastes consulaires des franchises britanniques la Magna Charta , la déclaration du Parlement, le roi chef de l'Église anglicane, et la guerre civile, et la mort de Charles I" (qui se vit perdu quand les geôliers servirent à sa table des mets non couverts, des cuillers sans cadenas) et la Révolution de 88, et le bill for rights   qui  fait  de  l'Angleterre   « notre sœur aînée en liberté », et Cromwell et Wilberforce, que Macaulay aurait pu nommer aussi un « prince généreux ». Néanmoins, ils vous jetteront les Boërs à la tête, ces récidivistes de l'expédition de Chine, ces complices du tzar, du tzar bourreau de la Finlande et de Tolstoï. Au fond, Massard et Millevoye et Drumont et les autres ne se soucient pas plus de ces brutes que de Fashoda ou d'un congre pourri.

Mais vous représentez la Civilisation au Transwaal comme ailleurs ; mais, si vous écrasez, là-bas, deux petites républiques sur un territoire volé aux Cafres par les ancêtres de Krüger, les nationalistes rêvent d'en faire autant à leurs concitoyens ; mais ce qu'ils redoutent plus que tout au monde, c'est que de même que Cromwel disait : « Seigneur, délivrez-moi de sir Henri Vanne », les Français ne vous disent, plus justement encore, à vous qui passez pour avoir eu la plus grande influence dans la paix africaine : « King Édouard, sauvez-nous de l'alliance russe et des gredins qui fondent sur elle notre asservissement ! »

Les considérations que je me fais l'honneur de soumettre à Votre Gracieuse Majesté ne sont pas faites pour la divertir au delà de ce qu'impose le respect. Mais, Sire, vous ne l'ignorez point : on vous prodiguera les voluptés officielles, des turbans à la Lucullus, des archevêques, des danseuses et des vers de Rostand, par Mme Segond-Weber. Tout n'est pas rose dans votre état, que rembrunit encore la fréquentation de Delcassé !

Quand vous entrerez à l'Opéra sous les feux combinés des regards et des girandoles, quand vous recevrez le salut de Pedro Gailhard, la révérence d'Arthur Meyer et l'accolade pieuse du président Emile, songez, de grâce, au vers de votre Alexandre Pope :

In folly's cup still laugh the joy !

Dans la coupe de la folie rit cette bulle d'eau : la joie.

Buvez donc la coupe afin de gagner votre liste civile, tout en faisant un effort magnanime pour demeurer joyeux.

 

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