Lettres familières

Laurent Tailhade

"On ne nettoie pas les écuries d'Augias avec un plumeau."

Chamfort

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La droite nationaliste 

Paris, 2 septembre 1846 - Nice, 30 janvier 1914.

Auteur dramatique, poète et  romancier , Paul Déroulède  sera un acteur important de la droite nationaliste et revancharde française,  

En 1882 il fonde La Ligue des patriotes qui  vise à structurer le nationalisme français.  La ligue soutiendra le général Boulanger, choisira le camp des anti-dreyfusards  puis évoluera vers une organisation hostile à la république parlementaire, marquée par son  antisémite et sa xénophobie..

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A Monsieur Paul Déroulède

Saltimbanque en déplacement

 

6 septembre 1900.

 

Je ne saurais, monsieur, quitter le « rivage » que vous illustrez de votre cocasserie, sans vous faire part de l'obligation que je vous ai, sans vous dire quels agréables moments vous nous avez donnés. Les autres villes d'eaux, ferrugineuses, calcaires ou arsenicales, retapent le foie des personnes et leur intestin pareillement. Des ecclésiastiques soignent à Barèges les fistules d'Éros, tandis que des officiers un peu mûrs y viennent assoupir leurs accidents tertiaires. Brochant là-dessus, le baccara, le poker, les petits chevaux et, dans les sites préconisés par les loueurs d'ânes, force collations où brillent la goujaterie française, la stupidité des gens du monde en face de la montagne ou de la mer.

Au mufle vagabond, les mois sans R offrent ainsi de généreux plaisirs, qu'il trempe dans l'Océan sa femelle plus gélatineuse que les pieuvres ou qu'il dirige vers l'Alpe homicide le troupeau anémié de ses marcassins. Tant de beaux lieux déshonorés par les auberges et la présence des touristes, plages, forêts, cascades, vagues d'outre-mer ou glaciers de lapis, redonnent à la machine des barbares occidentaux un semblant d'énergie, une vigueur transitoire. Mais vous, monsieur, vous désopilez étrangement les rates, vous égayez les hypocondres, vous mettez en fuite l'humeur noire et l'atrabile par le seul fait de votre apparition. Vous êtes efficace, perdurable et curatif.

La ville qui vous possède n'a qu'à vous montrer aux baigneurs pour les épanouir en gaieté. Son médecin prescrivait à Richelieu « quelques drachmes de Bois-Robert ». Les visiteurs du golfe de Biscaye vous avalent à doses massives et ne s'en portent que mieux. Car la proscription élargit et démesure votre estomirande scurrilité. C'est le plumet du chicard, la farine du paillasse, les ailerons du frère quatre-bras.

Le commun des hommes voit sous un autre jour les proscrits de théâtre, ceux qui, rentrés, comme vous, dans la coulisse, n'ont d'autre peine que d'effectuer une aimable villégiature. L'électeur français, composé (vous ne l'ignorez pas) de caporal et de modiste, s'attendrit volontiers sur des maux imaginaires qu'il n'a pas à secourir. S'il se représente l'Exilé, c'est, dans le ciel fromageux des chromos, un homme pâle, détaché en vigueur, et conversant avec les hirondelles. Ou bien, quand il est d'âge à savoir la Reine de Chypre, un baryton en trousse zinzoline qui lamente degueulando son « pays adoré », dans une Venise de perruquier. Le comte de Chambord, cette vieille bedole, faisait juter de l'œil ses derniers fidèles en évacuant pour eux le duo ci-dessus.

Vous, Paul Déroulède, vous avez greffé la réclame sur les arbres de la « terre étrangère », et suspendu votre harpe logomachique à des saules fournis par Crépin et Dufayel. Avec la complicité de quelques drôles chassés de France, nul ne sait par quels méfaits, vous encombrez le pays basque de vos gaffes et de votre infatuation. Marcel Habert, lui-même, semble quelquefois gêné de ces parades.

On ferait de vos dires un Plutarque français car vous avez la parole abondante, sinon facile ; car vous ne perdez jamais une occasion de bafouiller. Il y a quelques jours, à Guernica, devant le chêne des fueros, campé en Guillaume Tell de province, vous juriez « par l'arbre des libertés basques, de défendre jusqu'à la mort les libertés françaises ».

On ne s'égaye pas moins d'une promenade que vous fîtes, en barque, sur la Bidassoa. Comme la marée était basse, vous grimpâtes avec héroïsme sur une pile du pont frontière et, saluant vers la France, poussâtes un serment (car vous jurez, à chaque instant, quelque chose) de la conquérir. Cela gênait un peu même les domestiques de la régente, même l'ayuntamiento qui vous flagorne. L'on vous a prié de vous taire sous peine d'aller de l'autre côté de l'Èbre exécuter ces gestes menaçants.

Or, que deviendrait à Burgos, par exemple, votre popularité, vos pronunciamentos en chambre, tous les anicrochements dont se délectent votre sœur, belle-sœur et parentes ? Les divers conseillers municipaux, journaleux antisémites et autres vermines à qui vous offrez des côtelettes, n'iraient pas vous chercher si loin, à quarante-cinq pesetas de distance car tout ce monde voyage naturellement à crédit.

Dimanche, à l' encierro, vous fûtes, disons-le, plus grotesque aux yeux que de coutume, encore que la chose paraisse d'abord invraisemblable. De mauvais plaisants vous avaient amené là pour voir encager les taureaux de la course, et vous péroriez devant la galerie avec une suffisance bête qui épouvantait les afficionados. Dans le chemin de ronde surplombant le corral, au milieu des vachers, des personnes venues pour étudier la ronde vos saluts de prétendant, à quoi nul ne prenait garde avec un ensemble récréatif. Sur votre redingote, un ruban feu de quatre centimètres signifiait la Légion d'honneur. C'eût été dangereux si les taureaux vous avaient aperçu.

« Senor frances, quel est cet homme qui fait tant de bruit ? » demandait mon voisin. — « Ça, c'est moins que rien, c'est notre grotesque national, celui qui, depuis la mort de Félix Faure, a l'honneur d'être l'homme le plus ridicule de France. » Et nous reprîmes l'entretien sur les probabilités d'énergie ou de vaillance qu'offraient les élèves de Saltillo.

Ainsi, vous représentez à l'étranger le nationalisme, le drapeau, la Ligue des Poires et autres excréments. Vous seriez comique si vous n'étiez pas nauséabond. Les personnes bienveillantes vous traitent de don Quichotte, mais la grande âme du bon hidalgo eût méprisé vos pantalonnades, ravalé dans l'ordure votre ignominie. Vous n'avez jamais attaqué les forts ni protégé les faibles. Vous avez assassiné les soldats de la Commune, et vous bouffonnez, à présent, devant la cour d'Espagne. Vos gaffes sont le fait de votre sottise et non d'une généreuse illusion. Vous n'êtes pas don Quichotte, mais bien un Mercadet sans esprit ni talent.
 

 

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