Lettres familières

Laurent Tailhade

"On ne nettoie pas les écuries d'Augias avec un plumeau."

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« Vive Millevoye ! »

" Vous remplacez les humanités par diverses ligues antisémitiques, patriotiques ou catholiques. Là se débite l'orviétan de la sottise nationale."

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A Monsieur Cossandey

Cappet, nationaliste

 

7 avril 1900

 

Vous voici donc, monsieur et jeune disciple, en chemin de devenir célèbre. Votre conduite généreuse au parvis Notre-Dame est cause qu'à la loterie de la neuvième Chambre, vous gagnâtes une pièce de six jours de prison. A votre âge, Mozart écrivait des symphonies, Pic de la Mirandole discourait en hébreu, et Pascal retrouvait les propositions d'Euclide. Vous bramez « Vive Millevoye ! » et calottez les agents. C'est une autre manière de précocité.

Un chemineau, à votre place, un pauvre diable en goguette eût ainsi maltraité « les vaches », que ces messieurs de la magistrature l'eussent, à leur tour, houspillé comme il faut. Mais à un garçon de votre avenir, les égards incombent naturellement, et la gloire par-dessus le marché. Pour cette quasi-semaine de prison, que vous ne ferez pas, vous êtes promu à la dignité de martyr. D'ores et déjà, vous pouvez prétendre aux plus hautes faveurs, à la bienveillance de Lemaître, qui vous brocantera les antiques paillasses oubliées dans la succession de Girardin ou de Lalou (on prend où on les trouve les leçons de Lycénion); à la bénédiction de Coppée, qui vous donnera un confesseur et un bandagiste ; à la magnificence de Barrès, qui vous fera fumer des soutados. Madame votre mère doit être bien heureuse !

Car, dès aujourd'hui, vous n'avez qu'à choisir entre les multiples carrières qui s'offrent naturellement à votre ambition. Vous avez affirmé l' « énergie nationale », manifesté, dans la vie publique, cette culture du Moi que son zélateur circonscrivit longtemps au-dessous de la cravate. Serez-vous archevêque, souteneur, officier, mouchard, brelandier, ou gérant de prostibule ? Votre baderne de papa choisira pour vous l'une de ces professions également honorables, afin que l'espèce esterhazienne refleurisse perpétuellement à l'ombre des trois couleurs.

Le massacre des noirs et la traite des blanches embelliront, dans une alternance heureuse, les jours fringants de vos belles années. Puis, quand le temps sera venu de la dévotion et des accidents tertiaires, pour peu que vous ayez commis un de ces actes démesurés : meurtre, faux serment, vol avec effraction, qui envoient leur homme au bagne ou au Sénat, vous prendrez place au milieu des pontifes et goûterez, près de Mercier, un légitime repos. Vous êtes Marcellus ! Vous êtes Astyanax et, sans doute, vous romprez, comme eux, les âpres fatalités, encore que, selon toute apparence, vous n'ayiez aucunement ouï parler de ces gens-là.

Quant à moi, je ne saurais assez admirer la pédagogie dont vous êtes, à coup sûr, un des navets les plus florissants. Le bonheur d'être éduqué par les émules de Vaugeois, ou les cuistres du père du Lac, se manifeste en vous avec tant de charme qu'il faut appeler de grand cœur l'avènement de cette jeune France que vous synthétisez. Bon pour les écoliers ineptes qui, de leurs doigts imbibés d'encre, piochaient la règle des participes et le « que » retranché, d'admirer un tas de pleutres, de sentir leur jeune sang brûler d'une héroïque joie au lyrisme révolutionnaire de Michelet, aux emphases vengeresses de Hugo. Ces crétins s'amusaient à lire Montaigne, et Renan, et Voltaire-tueur-de-dieux. Ils imaginaient que la pensée humaine est loin de tenir dans les compendia jésuitiques. Ils rêvaient un monde jeune, libre, fort, à l'image de leur primevère et de leurs espoirs. Vous avez changé tout cela, et vraiment l'on ne saurait dire que vous ayez mal fait.

Tant que la bourgeoisie, par l'entremise de ses héritiers, se targua de libéralisme, les déclamations de Prudhomme fils et de Homais junior pouvaient faire illusion. Pendant que les hommes noirs poussaient leur travail de taupes et que se constituait l'oligarchie militaire, les présomptifs de la banque ou du comptoir narguaient les prêtres ; ils envoyaient, en leur place, à la caserne, les jeunes prolétaires. Être soldat, fut longtemps un métier de meurt-de-faim, comme celui de vidangeur. Le second, néanmoins, était plus propre. Grâce à vous, monsieur et jeune disciple, grâce à vos pareils, il ne reste pas la moindre erreur possible touchant les doctrines de l'espèce à laquelle vous appartenez. Vos familles et vos maîtres ayant renoncé, bien à tort, à l'usage louable du martinet, de la férule et des plamussades — portæ musarum clunes — vous remplacez les humanités par diverses ligues antisémitiques, patriotiques ou catholiques. Là se débite l'orviétan de la sottise nationale.

Ces choses ne demandent ni esprit, ni français, ni courage. Vous reculez, comme des lâches que vous êtes, si tôt qu'un homme vous regarde en face prêts à continuer la décarrade et la frousse dont Judet, ainsi que la plupart des chefs militaires ont, en 1870, fourni de si beaux exemples. D'ailleurs le sens de l'admiration n'est pas mort chez vous. On vous connaît des héros, Déroulède et Marchand ; des poètes, Coppée et Déroulède encore ; toute une armée de publicistes immaculés et talentueux Possien, Arthur Meyer, Pollonnais, Gaston Méry que complète la lucidité des somnambules ; Charles Maurras, qui sent mauvais du nez ; Rochefort, dont les points de contact avec le marquis de Montespan ne sont un mystère pour quiconque ; enfin, Drumont, le sociologue, Drumont lui-même, Drumont-Caligula, qui rêve pour les juifs une seule tête, afin de les étrangler avec le bandage herniaire dont il est pourvu.

Cela croît, provigne et multiplie, s'épanouit dans vos beuglements, vocifère  dans vos cœurs,  décervelle avec  vos « bouts de bois ». Peu à peu, l'âme française atteint au parfait idéal du nationalisme, ce mélange du tigre et du cochon, dont vous êtes un exemplaire aussi adolescent que distingué. Si bien que pour vous applaudir, le journal de Vascagat lui-même n'a pas assez de nageoires en disponibilité.

Bleue et verte, la jeune matinée flambe sur l'herbe claire et dans l'azur rajeuni. Les pommiers tout en fleurs semblent, au long des routes, un cortège de fiancées que nimbent d'or les abeilles mélodieuses. C'est la blancheur d'avril, fête de la terre, qui console de l'humaine laideur. Ne regardez pas cela, mon garçon. Il pourrait vous en échoir de vilaines pensées. Si vous alliez tomber dans quelque sentiment propre? Vos auteurs ne s'en consoleraient jamais, songez-y. Un « bon Français » ne doit aimer la nature que dans les vers du « Petit Épicier » ou dans les champs que les « Patries » fument, de temps à autre, avec des soldats morts.

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