Lettres familières

Laurent Tailhade

"On ne nettoie pas les écuries d'Augias avec un plumeau."

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Hommage à Etienne Dolet

A propos d'une affiche placardée sur les murs de Paris.

Un hommage actualisé à  Etienne Dolet, imprimeur et humaniste de la Renaissance,  condamné à mort  pour ses crimes d"hérésie, d'athéisme et de tolérance religieuse.



« A Chose »

Calomniateur anonyme

 

5 août 1903.

 

Donc, ce n'est pas assez d'avoir mis en cendre le corps vivant du généreux Dolet ; ce n'est pas assez d'avoir trainé cette victime au bûcher de la place Maubert, après avoir rompu ses os, arraché ses ongles et broyé ses dents, pour accoîter la rage de la Louve romaine et de ses immondes suppôts. Trois cent cinquante ans n'ont pu assouvir la haine de l'Église contre celui qui fut un précurseur de la Raison moderne et qui, d'accord avec ses amis, les philosophes et les écrivains de la Renaissance, porta les premiers coups à la vieille Idole de ténèbres et d'asservissement. 

Le nationalisme, le parti des lâches, des Mercier, des Drumont et autres gentilshommes, vous délégua comme insulteur pour vomir sur la grande figure d'Étienne le guano de l'histoire jésuitique. Vous n'avez pas signé le placard abject qui, la semaine dernière, coïnquinait les murs de Paris, l'hypocrisie et la férocité faisant bon ménage ensemble. Il faut avoir vu pâlir Coubé dans la chaire d'Aubervilliers, pour comprendre à quel degré de poltronnerie peuvent descendre les maîtres aussi bien que les élèves du Gesù. 

Votre factum anonyme est placé naturellement sous le pennon du socialisme. De fait, il émane peut-être de Marc Sangnier et des petits drôles du Sillon, qui devaient faire une si prudente retraite devant la manifestation du 2 août. Le socialisme est à présent fort bien porté dans les sacristies. Le vieux Pecci écrivait des encycliques pleines de tendresses pour les prolétaires. Sarto, non moins bon grimacier que le pape défunt, continuera cette banque du haut des millions escroqués à la bêtise humaine. 

Donc, le « socialiste » ennemi de Dolet, mais aboyeur de la prêtraille, réédite les absurdes imputations accréditées contre l'humaniste par l'envie exécrable de ses confrères et par la vigilance des imposteurs ecclésiastiques.

L'aventure de Guillaume Compaing s'est passée à Lyon, en pleine rue, endroit singulier pour donner un «.rendez-vous infâme.», comme vous le dites en langage de portier.

En 1536, Étienne Dolet, attaqué par ce misérable, était si bien dans le cas de légitime défense, que les tribunaux se virent contraints d'accorder un non-lieu et que ses grands amis Budé, Tournon, Clément Marot purent banqueter tout à leur aise en son honneur. Mais l'Église, avec effronterie, se plaît à salir les gens qu'elle redoute. De là son acharnement à « récupérer » les cadavres des libres penseurs, à baptiser leurs familles. 

Le prêtre, mélange ténébreux de tigre et de cochon, se meut avec aisance dans la boue et la dépose comme une estampille caractéristique sur les êtres qu'il approche. L'accusation de sodomie contre Dolet par les coreligionnaires du frère Cocq, d'Adelsward, de Flamidien et de l'abbé Lefranc, n'a pas de quoi surprendre. Elle est de style chez les entretenus de la Patrie française, chez les invertis des confessionnaux. 

Quand un homme vit au milieu des siens, pauvre, incorruptible, adonné au service de la Libre Pensée et de la République universelle, soyez certain qu'un journaliste d'égout, appointé par les claques et béni par la Congrégation, un Willy, un Maurras, un Pollonnais, le traiteront à coup sûr de pédéraste ou de mouchard. Avec l'aide du président Puget, le couplet de Basile, en dépit de son absurdité, végète, prolifère, se propage comme ces plantes lunaires dont Wells imagina le rapide accroissement et la fin immédiate, avec cette différence néanmoins que les propos de Basile ne défaillent jamais.

Au surplus, ce n'est le bardache, ni même l'hérétique, ni le blasphémateur que Mathieu Orry, inquisiteur de la Foi, que maître Étienne Paye, official, vicaire de l'archevêque et comte de Lyon, déclarèrent mûr pour le bras séculier (car, ainsi que vous le constatez, le Parlement s'acquitta de cette hideuse besogne dont les « Hommes obscurs » se déchargèrent avec hypocrisie sur le pouvoir temporel : Ecclesia abhorret a sanguine, de façon à répandre le sang des victimes sans assumer l'horreur de leur supplice). Non, ce qu'ils poursuivaient en Dolet, c'était l'ami des humanistes, c'était le premier éditeur de Rabelais, l'élève de Musurus et de Villanova, c'était le docteur eu droit, le latiniste épris de l'antiquité païenne ; c'était l'homme digne à leurs yeux de tous les affronts et de toutes les tortures, c'était le libérateur d'intelligences, le porteur de torches lumineuses et redoutables, — l'Imprimeur. 

« Ceci tuera cela ! » dit Claude Frollo dans la tirade populaire de Notre-Dame. Le livre tuera la cathédrale. Bientôt la Science emportera la foi. De quelle exécration les suppôts de la Nuit, les théologiens crasseux, les docteurs asinaires, les copistes idiots de palimpsestes, accablèrent les propagateurs du livre, on en peut juger, au temps où nous sommes, par l'acharnement des Brunetière, des Lemaître, des Barrès, contre la libre expansion du droit et de la pensée. Du manuscrit au journal, suivant un calcul de Novicow, la rapidité de la connaissance croît dans la proportion de 5 à 2330. Et l'on imagine sans peine l'horreur des Janotus envers la force qui brisait leur empire, pour peu que l'instinct de la conservation leur montrât quel élément irrésistible se déchaînait contre eux. L'homme qui lit ne saurait être opprimé. Il n'est point soumis à l'Opinion. C'est lui qui la dirige. Au dogme terrifiant il oppose la critique sereine, à l'imposture sacerdotale il objecte l'évidence de la raison. A sa parole fond le granit des cachots, s'évanouit le mirage des basiliques. C'est par lui que disparaissent les vaines erreurs des siècles religieux et que l'homme, conquis à lui-même, dépouille enfin le mensonge et les rêves du surnaturel. 

Aussi l'imprimeur est-il entre tous l'ennemi de l'Église. Encore qu'elle ait tenté de l'employer à ses œuvres abjectes et de neutraliser par le livre même les effets du coup mortel que lui porte le livre, la plaie est faite le résultat de la lutte ne saurait être douteux. L'imprimé s'étend, se multiplie, abonde comme le sable de la mer, comme la feuille des arbres. Chaque jour de robustes écrits s'envolent, portant aux quatre coins de l'univers une semence d'amour et de vérité. 

Les prêtres, les moines, les fauteurs d'obscurantisme se qualifient eux-mêmes volontiers du nom de « pêcheurs d'hommes », à l'instar de Pierre, ce fainéant qui menait la séquelle du nabi galiléen. Pécheurs d'hommes en effet ! Leurs filets sont bien ourdis, leurs hameçons aigus, leurs nasses redoutables. Leurs engins sont habiles aux captures opulentes. Les poissons d'or, les beaux saumons d'argent, les coquillages de perle abondent en leurs viviers. Le fretin n'y manque pas non plus, heureux d'être mangé par le phoque en robe noire.

Mais qu'importe ? Au delà, s'étend la mer éternelle, un infini de raison vivante, que se transmettent les peuples de génération en génération. L'Église abrutit les consciences par milliers, par millions, si l'on veut. Mais la pensée d'un homme libre, la doctrine d'un Voltaire, d'un Michelet, d'un Diderot ou d'un Renan suffit pour émanciper des milliards d'esprits, leur ouvrant ces « temples sereins » de l'observation et de la connaissance, où le poète Lucrèce mettait le suprême bonheur.

Voilà pourquoi, grimaud anonyme que vous êtes, vous apportez au nom de l'Église catholique, une contribution d'injures à l'apothéose d'Étienne Dolet. Pour les entendre, le mépris lui-même est contraint de se baisser : car les cloaques d'abjections où vous évoluez stagnent fort au-dessous de l'ordinaire ignominie.

Dimanche, les manifestants vous ignoraient ; l'an prochain, ils vous ignoreront, s'il se peut, davantage. A mesure qu'elles grandissent, qu'elles conquièrent la foule trop longtemps indinérente, les assises de la Libre Pensée gagnent en même temps plus de calme et de pacifique hauteur. Le flot monte. Il submerge les entraves ridicules et ces fanges innommables dont vous crûtes l'endiguer. La grande aube du rationalisme s'étend, victorieuse et fraternelle ; pour éclairer le monde, il ne faut au soleil ni rage ni combat.

La vôtre s'use en vain contre la mémoire auguste d'Étienne Dolet, témoin de l'intelligence humaine devant la barbarie et les ténèbres de l'Église. Cet homme bilieux, véhément, dur à ses ennemis, extrême dans ses colères et ses amours, exorbitant, comme une espèce de Benvenuto de la typograpliie, a l'honneur d'éveiller encore la haine de la canaille dont vous êtes. « Polisson ! tartufe ! assassin ! » voilà bien la couronne qu'il mérite que vous lui tressiez pour avoir aidé à la diffusion des lettres anciennes, des Dialogues de Platon et des ouvrages de l'immense Rabelais. 

Meurtrier, il les mériterait encore, puisque le crime d'avoir tué le hideux Compaing ne l'empêcherait en aucune manière de briller au premier rang des hommes et des bienfaiteurs. Qu'importe que Faust ait suborné, puis trahi Marguerite ! Qu'importe que Dolet ait mis à mal, ait mis à mort ce drôle de Compaing ! Pour avoir touché les caractères de plomb, la noble « matrice » où le Livre est enfanté, l'un mérita de dormir entre les bras d'Hélène, belle et permanente comme l'astre dont elle porte le nom ; l'autre d'apposer sa firme aux tomes impérissables qui dévoilèrent à l'esprit moderne l'Eutyphron et le Gargantua.


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