Lettres familières

Laurent Tailhade

"On ne nettoie pas les écuries d'Augias avec un plumeau."

Chamfort

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Le " nimportequiste"

La Guadeloupe, 1843 - Saint-Viâtre, 1904.

Catjholique acharné et duelliste convaincu, Paul Granier de Cassagancl fut  rédacteur littéraire et politique dans différents journaux. Avec son frère,  il dirigea  l'Autorité, Journal bonapartiste  hérité  de leur père.

Représentant du bonapartisme à la chambre des députés en 1876 et 1898, il participa au mouvement boulangiste d'opposition parlementaire ( 1886-1891).

Anti-républicain, ill  inventa la théorie du  "n'importequisme",  signifiant par là que tout était préférable  à la République.

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A Monsieur Paul de Cassagnac

Ci-devant nègre

 

12 avril 1903.

 


Vous régnez, monsieur, à la façon d’un roi congolais ou d’un prince dahoméen sur les têtes médiocrement intelligentes que couvre le Petit Chapeau. Vous proclamez, chaque matin, les hontes de la « Gueuse », la sainteté du pape, le désintéressement des congrégations, l’honneur du général Mercier et la continence du frère Flamidien. Sur un ton à la fois dithyrambique  et  poissard, comme un Ézéchiel de la Courtille vous bavez sur les conquêtes magnanimes de l’esprit humain. Vous êtes l’un des chiens les plus sonores que l’Église emploie à vociférer, tandis que la caravane passe, un des hiboux les plus tenaces à chuinter contre le soleil. On eût fait de vous un garçon de lavoir, un tenancier de maison close. Mais le service des Hommes obscurs sollicitait votre zèle : entre le métier de souteneur et le métier de croisé, votre choix ne balança guère. Vous prîtes le moins honorable ; plutôt que de tirer le cordon ou retaper les lits des hôtels borgnes, plutôt que d’assommer les noctambules avec les Apaches de votre jeunesse, vous préférâtes brasser le miel de Ploudaniel, ouvrir les égouts de votre haine contre les champions du droit et de la Libre Pensée. Entre temps, vous rempaillez la défroque de Badingue ; vous conspirez avec les débris de 1867 en faveur de la chie-en-lit bonapartiste. Le délicieux   Golfineânu, vulgo Mitty, organisateur, à Grenoble, de bals dont la recette… (mais passons), Golfineânu, Dangeau à tant la ligne, qui ravaude, en style perruquier, les mémoires de la duchesse d’Abrantès, marche sous vos pennons. Vous êtes dans la baraque nationaliste le saltimbanque exotique, l’homme aux boucles dans le nez, le mangeur de lapins crus, avaleur de sabre et d’étoupes en feu, celui dont le cri détourne l’attention, permet aux tire-laines, curés, bonnes sœurs et autres pattes-pelues de travailler sans crainte dans les poches d’autrui. Autour de vous se groupent de moindres Cassagnac, des sous-ordres qui rédigent au besoin votre leader et prennent sans trop d’efforts vos mauvaises manières. Ils n’ont pas toute l’encolure du dogue, ni, comme vous, des pattes en éclanche de mouton, ni cette peau dont suinte le gras comme d’un pressoir à olives. Ils gagnent des appointements restreints, ils cirent vos bottes, ils vont quérir vos fiacres, sans espérer jamais atteindre au faîte où l’on vous voit, ni devenir, ainsi que vous, l’un des forbans les plus notoires de la presse parisienne, l’ami intime de notre inégalable Poidatz. Cependant ils s’exercent avec ferveur dans le bel art de la calomnie et du chantage. Ils mentent insultent, écument sans répit. Comme le chinchilla, ils émettent copieusement la puanteur de leurs glandes à moffette ; ils déposent leur excrément au pied des hommes illustres ad majorem Dei gloriam. 

L’un de ces paradoxures dirigea naguère sa fusée à l’encontre d’Alfred Naquet, le citoyen et le penseur de qui le monde civilisé tient la loi du divorce. Imparfaite, boiteuse comme elle est, cette loi salvatrice a rompu le lien exécrable dont le catholicisme enfermait la famille. Créer un enfer terrestre, un bagne où les deux époux se verraient contraints d’épuiser jusqu’à la mort des calices de fureur et de désenchantement, river pour toujours deux êtres désunis, afin d’assurer la domination du prêtre sur la conscience des époux, ce fut la tactique scélérate de l’Église pour qui les noirceurs les plus abjectes, les crimes les plus inhumains deviennent chose toute simple  — à vrai dire, un jeu — dès qu’il faut assurer sa domination et gouverner les hommes. Naquet a ouvert le bagne, ramené les damnés à la lumière. Après lui Paul et Victor Margueritte, assumant la noble tâche, préparent une forme plus rationnelle encore du divorce, une loi sans aucune trace de l’antique institution matrimoniale. Comme tout contrat, le mariage, si longtemps immuable et sacramentel, pourra désormais être résilié par le simple vouloir des parties contractantes. Là, comme partout ailleurs, il importe de chasser Dieu, de ne plus soumettre les transactions humaines à cette hypothèse malfaisante et surannée. N’en déplaise à M. Lemaire, volaille primée au concours du doctorat de l’année 1902 (la seconde, ô vingtième siècle), l’union religieuse « n’est pas supérieure à celle qui se fait à la face des hommes ». Comme le Fétiche n’intervient que par ses ministres, que ces ministres sont voraces, ennemis naturels de la raison, de la beauté, de la science, il convient de leur fermer la porte au nez, de balayer au plus vite le pied sale qu’ils fourraient jusqu’ici dans le lit nuptial. 

Toutefois ce n’est pas à propos du divorce que la verve de votre gâte-sauce brilla ces jours derniers. Il vitupère Alfred Naquet à cause que le grand historien de La Patrie et l’Humanité déclare son dégoût pour Jeanne d’Arc, l’hystérique visionnaire à qui l’on doit peut-être le triomphe des Valois sur les Plantagenêt. Le godelureau imparfaitement dégrossi de l’école primaire ne devrait pas oublier que le hideux Charles VII ( ah ! la monarchie française, combien figurée avec justesse par un lis !) abandonna sa guerrière aux mains des Anglais et qu’elle fut condamnée par un «  tribunal ecclésiastique » pour le compte des geôliers britanniques. Mais où votre Eliacin bavache et mérite que vous lui donniez sur les doigts, c’est quand il énonce les apophtegmes que voici : 

« Naquet a une excuse que ne sauraient invoquer certains de nos confrères qui impriment imperturbablement le même cliché : il est juif et, comme tel, il a le droit d’ignorer notre histoire ; mais il abuse vraiment de la permission, quand il exprime cyniquement le regret que l’intervention de Jeanne ait soustrait la France à la domination anglaise. »

Ah ! monsieur ! quelle vilaine façon de parler corde dans la maison d’un pendu ont les petits crétins que vous élevez à la brochette ! Quoi ! Naquet, parce qu’il est juif, a le droit d’ignorer l’histoire de France ! Alors, monsieur, vous qui êtes nègre, de quel droit en parlez-vous ? A l’époque de la guerre de Cent ans, guerre entre deux maison féodales (issues l’une et l’autre de l’Anjou), et non entre la France et l’Angleterre, puisqu’elles n’existaient pas en tant que nations, votre famille habitait encore les forêts vierges et les arbres séculaires dont vous êtes descendu. Vous n’étiez point anoure dans la personne de vos ancêtres, et mesdames vos aïeules grimpaient au baobabs. Si vous êtes à présent autre chose qu’une manière d’anthropopithèque mené par le fouet, cravachable à merci, une sorte de chimpanzé ou de gibbon, un gorille plus hideux, puisqu’il unit à la malpropreté du singe la crasse du baptême, c’est à la Révolution française que vous le devez. C’est elle qui s’est efforcée de vous rendre un homme, si vous n’aviez été pétri dans la boue avec quoi l’on fait des catholiques. Elle a tenté de vous arracher à votre forêt, mais vous n’en êtes sorti que pour entrer dans la caverne sacerdotale. Ne parlez pas de juifs, ô moricaud ! Ils avaient des poètes, des penseurs, des historiens, ils avaient Spinoza, lorsque vos ataves, en se grattant la fesse, épluchaient les noix du cocotier. L’impudence du nègre ne doit pas monter au-delà du cake-walk.  

Il est vrai que vous pouvez alléguer, dans votre maison, un geste historique, celui du frère de madame votre mère, qui, grâce à des pistolets truqués par Granier de Cassagnac, assassina le pauvre Dujarrier, à la suite d’une orgie, ah ! combien simiesque ! chez Alice Ozy. Le malfaiteur, Rosemond de Beauvallon, s’évada ; condamné par défaut, il mourut paisiblement sous les bananiers paternels :

Ah ! rendez-moi ma Guadeloupe !

Mais son aventure, qu’on oublie un peu trop aujourd’hui, reste cependant inscrite au greffe de la cour d’assises. Elle pourrait vous enseigner la prudence. Les juifs sont entrés dans l’histoire au nom de la raison et de la vérité. La famille Cassagnac, avant de servir le Sacré-Cœur et le prince Victor, avait déjà pris les armes pour faire à ses ennemis le coup du père François. Croyez-moi, monsieur, la porte de la Révolution française vaut bien celle des Causes célèbres ; quand on a chez soi de pareils souvenirs, on ne saurait montrer une circonspection trop attentive ni remémorer avec trop de politesse les origines d’autrui.


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