Lettres familières

Laurent Tailhade

"On ne nettoie pas les écuries d'Augias avec un plumeau."

Chamfort

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La jeunesse de Tailhade

Fernand Kolney : Préface de  Au Pays du Mufle

Homme de lettres,Fernand   Kolney  - pseudonyme de  Pochon  de Colnet - , était l'ami de Tailhade et  le frère de sa troisième  femme, Marie-Louise Ponchon.


Vie de Laurent Tailhade

 par  Fernand Kolney

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Sur la foi de l'erreur d'un dictionnaire des contemporains, la plupart des articles nécrologiques, qui parurent au lendemain de la mort de Laurent Tailhade, établirent qu'il était né à Pasajes-San-Juan, dans la  Navarre  espagnole, et que, «destiné par les siens à la prêtrise, il avait fait ses études au séminaire de Bagnères-de-Bigorre » ! ! !

En réalité Laurent Tailhade vit le jour à Tarbes, dans la Navarre française, le 16 avril 1854, en une maison de la rue du Bourg-Vieux toute proche de celle où, en l’an 1811, naquit lui-même Théophile Gautier, qu'il devait toujours tenir pour le maître de la couleur et de la forme. Jamais il ne fut destiné à devenir l'oint du Seigneur. Placé tout d'abord, pour y recevoir les rudiments, à l'école Sainte-Marie de Toulouse, il fit ses humanités an lycée de Pau.

Dévôt du rythme, Laurent Tailhade tenait le Christianisme pour un attentat an Rythme universel. Rien ne pouvait donc être plus désagréable à son ombre que d'entendre les mornes passagers de la barque à Caron imiter, à son approche, le croassement du corbeau.

Sur ce point, nous avons convié les journaux à rectifier leurs informations erronées. Presque tous, il faut le dire, se sont exécutés avec une bonne grâce parfaite. Le Figaro, notamment, a poussé le souci de la vérité jusqu'à indiquer la cause de son fourvoyement. 

Laurent Tailhade était issu d'une mère dévote et d'un père ivrogne, lequel exerçait à Tarbes la profession, par tant de scandales diffamée, de magistrat. Le grippeminaud Tailhade avait servi louis-Philippe avec loyalisme. Mêmement, il servit l'usurpateur et factieux Napoléon III. Peut-être eût-il servi avec une pareille fidélité un quelconque Toussaint-L’ouverture ou Soulouque, si un roi nègre avait réussi à détrousser du pouvoirl'homme du Deux-Décembre. Les fameuses Commissions mixtes fonctionnaient en province. De son mieux, il épura la France de tous les  « rouges », comme l'on disait alors, qui poussaient l'inconscience et l'immoralité jusqu'à stigmatiser le parjure du Prince. Il en remplissait les cales des transports en partance pour Cayenne. S'il n'était point mort prématurément, il n'aurait pas hésité, sans doute, dans sa fermeté romaine, à condamner, un jour, l'anarchiste, son propre fils, auteur de La Ballade Solness. 

Le père de Laurent Tailhade n'avait pas «  l'habitude de sentencier ses procès avecque des dés », comme le juge Bridoye. Il employait une méthode beaucoup plus rationnelle. La veille de chaque affaire banale, qui n'intéressait ni le Préfet ni les politiciens du lieu, lesquels, dans le cas contraire, eussent, comme il sied, simplifié sa besogne en lui dictant son jugement, il usait de «  l'éperon à boire », dont parle Rablais. Il s'enfermait dans son cabinet avec force flacons des Pyrénées ou d'outre-monts. Là, il biberonnait sombrement.

Lorsqu'après un certain temps dévolu à ce louable exercice, il sentait une douce chaleur envahir tout son être, lorsque, pour tout dire, l'euphorie des pochards le gagnait, le Président Tailhade, enfoui dans un fauteuil, étendait la main et commençait à feuilleter ses grimoires de procédure. Sa pensée n'était-elle pas encore parvenue an degré d'acuité nécessaire ? Il appelait à la rescousse deux ou trois fioles tenues en réserve, toutes velues, celles-là, de toiles d'araignée et le dernier ronge-bord était à peine vidé qu'une méditation profonde survenait, dans quoi il cherchait la vérité et la justice comme dans l'extase mystique les croyants cherchent leur Dieu. Ainsi, les pommettes émerillonnées, les prunelles embuées de bonheur, la gorge soulevée d'une boule de hoquets, il pesait le pour et le contre, discernait la vertu au milieu de la fraude.

Son parti dépendait le plus souvent de la qualité de son ébriété, triste ou gaie selon les crus ingurgités. Le rançio ; vin des pentes françaises, le rendait pitoyable ; le rioja, vin d'Espagne, féroce. Mais le poil de son thorax à l'air sous son gilet déboutonné, la langue enduite de cambouis vineux, les jambes flageolantes, jamais il ne sortait de son cabinet sans que son parti ne fût irréductiblement pris.

Il put atteindre ainsi aux plus hautes lumières juridiques et rendre, au témoignage de tous ses contemporains, des jugements d'une sagacité étonnante, lesquels ont fait jurisprudence. Car les voies où chemine la Sagesse sont parfois aussi mystérieuses que celles du Seigneur et pareillement paradoxales.

Ce parfait magistrat avait épousé une jolie femme, de quelque trente années plus jeune que lui. Bien que méprisant un peu son « épouse », parce que née Jacomet et issue d'un aubergiste départemental, avaricieux et borné, il sentait la tarière de la jalousie s'enfoncer dans son cœur. Cette jalousie était d'ailleurs sans fondement aucun, car Mme la Présidente Tailhade, bridée en tontes ses fibres par le sentiment chrétien du devoir conjugal, aurait été capable de repousser le Saint-Esprit en personne, s'il était venu lui faire les avances que chanta M. Paul Claudel.

Néanmoins le père de Laurent Tailhade passait de longues journées prostré en une flaque d'habits trop larges dans le fond d'un fauteuil. Muet, faisant la lippe, tes traits immobiles, la paupière plombée recourant son ail de poix, il semblait perdu en un recueillement ascétique. Cherchait-il ainsi ta solution de quelque point de droit contesté ? ou bien, de déductions en déductions, se précipitait-il, mentalement, sur la piste de  quelque  délinquant  astucieux ?

Soudain, un long tremblement agitait son corps tout entier ; une flamme aiguë jaillissait de sa prunelle miroitante, et ses lèvres s'agitaient, articulant des mots inintelligibles. Cette fois, sans aucun doute, il venait de résoudre le problème ardu qu'il s'était proposé...

Hélas ! il n'en était rien. Car, se dressant inopinément, il trépignait une minute, bombait le dos en arc de cercle et, saisissant de chaque main les basques de sa redingote, il la déchirait d'un geste sec et rapide, jusqu'au col, en poussant des " Hi ! Hi l Hi l " de colère épileptiforme qui se mêlaient au crissement de l'étoffe.

Alors, d'un pas relevé d'ataxique débutant, pareil à celui des chevaux de cirque, une frange d'écume mousseuse aux commissures, le président Tailhade s'allait coucher. Une fois de plus, le démon de la jalousie était venu faire siffler à son oreille ses suggestions mauvaises, ses calomnies injustifiées.

Prudente et avisée, Mme la Présidente attendait que la dépression inévitable fût survenue. Au moment favorable, elle entrait dans la chambre, s'assurait que son mari, dans la prostration consécutive à la crise, s'était bien  endormi. Avec des pas ouatés de souris d'hôtel, elle  emportait la redingote. Incontinent, en ménagère économe et  ennemie de tout vandalisme vestimentaire, elle lui donnait des  soins minutieux, s'assurait de  l'étendue  du  dommage,  la "stoppait" avec des fils soigneusement empruntés au vêtement même, Ainsi, la même redingote pourrait servir plusieurs fois encore en des accès analogues et fatals. Puisqu'en audience il troquait cette vêture contre la toge, elle pensait droitement que cela ne pouvait nuire à la considération et au respect dûs au premier des magistrats assis de la cité. Mais les reprises successives avaient fini par tracer sur le dos du père de Laurent Tailhade une sorte déportée de musique verticale où les effilochures inévitables dessinaient des croches et des dièses. Au Palais de Tarbes, on ne l'appelait plus que le  c  Président à la clef de sol ». Il chut bientôt dans la paralysie générale : maladie qui afflige tant de pécheurs.

Peut-être l'auteur du Voyage au Pays du Mufle puisa-t-il en ces souvenirs d'enfance l'inspiration qui devait lui faire écrire: « Juge de sa honte souillant l'hermine». Comment d'une mère à l'esprit étroit, venue d'un lignage sans gloire d'hôteliers provinciaux, et d'un père à la pulpe cérébrale blette comme un fruit décomposé, un si prodigieux artiste, contempteur de toutes les platitudes, a-t-il pu naître ? Oui, comment a-t-il pu être engendré par un couple de si parfaits Philistins ?

S'il faut, de toute nécessité, hasarder une explication, nous dirons qu'il arrive, parfois à un très vieil arbre, au tronc noirci et ulcéré aux racines érodées et friables, de projeter, avant de mourir, dans un suprême sursaut, un fruit superbe, à la saveur exquise autant qu'étrange, que l'énigmatique nature refuse aux arbres plus sains et plus jeunes d'alentour.

L'alcoolisme et la paralysie générale du père, cette dernière déjà en puissance lorsque naquit le fils, avaient décomposé encore la sève du vieux tronc qui n'avait donné jusque-là qu'une banale cueillette de basochiens, de médicastres et de chats-fourrés départementaux. Dans la substance de la lignée, dans l'humus physiologique, ou plongeaient les racines de la souche, ces deux éléments morbides, pareils à des levains violents, à des ferments caustiques, avaient suscité des réactions inconnaissables, rongé les tessitures profondes, et modifié ainsi le caractère du fruit qui, d'insipide qu'il avait été durant plusieurs siècles, avait subitement acquis le suc délicieux, la qualité savoureuse d'un tempérament d'artiste, dernier-né d'une dynastie de tabellions !

 

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