Lettres familières

Laurent Tailhade

"On ne nettoie pas les écuries d'Augias avec un plumeau."

Chamfort

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"Père la pudeur"

Avocat à Lyon, député de la Drôme en 1871 puis sénateur à vie en 1875.

Il est passé à la postérité pour avoir dirigé une campagne  pour le respect des bonnes mœurs, qui lui valut le surnom de " Père la Pudeur ". 

> Le Sénateur Béranger, surnommé " le Père la Pudeur"



 Au sénateur Bérenger 

Vieillard pudique

 

10 juillet 1903.


Ainsi, le front voilé d'une rougeur impollue et déchaînant les citations à comparaître, les exploits d'huissier, les grimoires de procédure contre les personnes coupables de savoir que ce n'est point par l'oreille que les enfants se font, vous cultivez, monsieur, dans une pépinière exempte d'ombres et de charmes, cette feuille de vigne, emblème des bourgeoises vertus, dont, sous Charles X, le vicomte Sosthène emmitoufla si drôlement le bas-ventre des antiques. 

Vieux, édenté, maigre comme un jour sans pain, ayant remisé le fiacre de vos sévères amours, vous défendez, en qualité de gendarme, les bonnes mœurs, la décence et la vérécundie. Atrabilaire et ponctuel, vous notez sur votre calepin les infractions aux bienséances. Eunuque voué à l'apostolat, vous portez en sautoir le couteau de Fulbert, la patère des Corybantes, ayant pour objectif de rendre Vénus bréhaigne et Priape infécond. Vous multipliez les seins que l'on ne saurait voir. Un bout d'épaule, un jupon en coup de vent, un mot de haulte graisse, vous donnent mal au cœur. Vous baissez les yeux devant le Sauroctone, lui reprochant de n'avoir ni faux col à la genevoise, ni redingote de lasting. La victoire de Samothrace vous dégoûte, je l'ose dire, et sa gorge, dont le temps n'a pas vaincu les lys, vous paraît scandaleuse, comparée à l'élégante maigreur de l'Armée du Salut.

Avec la préoccupation tenace du maniaque, vous flairez l'obscénité comme « ils » flairent la truffe dans les chênaies du Périgord. Vous soulevez les portières vous regardez par les fentes du mur Guilloutet, pour constater de visu les mouvements impudiques, les mauvaises manières des gens qu'il abrite; vous êtes le Torquemada des maisons closes, des vespasiennes et des lupanars. Comme vous montrez en toute chose un esprit libéral, humain et philanthropique, vous rêvez d'appliquer aux mauvaises mœurs la chemise imperméable de vos sévérités. Faire le clapier décent, le bouge respectable, proscrire le shocking des cafés de nuit, rendre Margot calviniste, Alphonse doctrinaire et les singes pudibonds, cet idéal négatif consume vos vieux jours. 

Vous blâmez les débordements de la chair, le libertinage de l'esprit. Vous estimez les nuits de juin contraires aux bienséances. Les roses sont lubriques, les lis dévergondés; les tilleuls sentent trop bon, et le cynisme du printemps vous fait vomir. 

Parlez-moi d'un jardin convenable, de palmiers en zinc, de promenoirs sablés avec des plates-bandes exclusivement ornées des plus vilaines plantes, où des sièges rigoureux défendent aux promeneurs de s'alanguir, mais où les pasteurs méthodistes peuvent débagouler sans fin le verbiage rance de leurs exhortations. 

La haine de la beauté, cette haine sournoise et basse des âmes pareilles à la vôtre, vous pousse, malgré le ridicule, aux gestes les plus incongrus. La libre expansion de la vie, le jeu des formes harmonieuses répugne à votre laide sénilité. Vos rides, vos poils gris demandent une revanche contre l'amour, contre la jeunesse et la force virile. Pour punir les heureux de leur jouissance, pour les frapper dans les biens que vous avez perdus, vous n'hésitez pas, vous, lettré, riche et vieux, à descendre aux abjections les plus infamantes, à faire un métier que le bagne lui-même tient pour déshonorant et qui rebute jusqu'aux malfaiteurs professionnels. Vous exécrez à ce point la robuste éclosion des êtres, vous avez contre le beau de si envieuses fureurs que, pour calmer votre animadversion de castrat contre tout ce qui vibre et s'épanouit, vous descendez publiquement au rôle de mouchard. 

Bien entendu, c'est aux pauvres que s'adressent vos noirceurs. Vous n'oseriez, quel que soit votre incompréhension du grotesque, baver sur les maîtres, sur les artistes arrivés. La pudeur compliquée de délation qui caractérise la Ligue dont vous êtes l'épouvantail, ne s'exerce qu'au détriment des faibles et des petits. Vous êtes bien forcé d'admettre Shakespeare, Juvénal et Rabelais, de voir chez les libraires un Martial qui n'est pas « à l'usage du Dauphin ». Nul moyen de châtrer Virgile ou d'infliger à Pétrone la ceinture de Cluny. Moderne, vous prisez les ordures de Willy et ne faites aucune objection à la carte (pas même transparente) où M. Gauthier-Villars se montre sans voile entre Colette et Polaire, témoignant d'une entente peu commune du devoir conjugal.

Non. Les théâtres du boulevard, les cornacs de gourgandines chères, sont dignes de tous vos respects. Vous attaquez les êtres sans défense. Carrington, par exemple, qui, étranger sans relations, en butte à la jalousie de ses confrères, ne peut éditer un livre de médecine archaïque sans apprendre ce qu'il en coûte de ne point agréer à vos espions.

Vous attaquez à présent la littérature ecclésiastique, dans ce qu'elle a de plus intime, dans les arcanes et le sanctuaire même de son enseignement Y pensez-vous, monsieur ? Les Diaconales sont, à leur manière, un catéchisme de pudeur. Elles enseignent les plus beaux scrupules du monde. On apprend d'elles à éviter la pollution, la distillation et la délectation morose. Les clercs voués à leur étude savent aussi bien que vous ce que l'un et l'autre sexe peuvent, sans prévariquer, mettre à nu de leur peau, les jours fastes et néfastes, et quand il convient aux époux… mais brisons là-dessus, car je vous vois pâlir. C'est un bréviaire de continence, je le répète, que vous proscrivez ainsi.

Encore est-il vrai de dire que les mômiers, dont vous êtes un reluisant exemplaire, font la barbe aux catholiques sur ce chapitre-là. Par exemple, en Angleterre où le cant, l'hypocrisie huguenote parviennent aux sommets, Henri Heine prétend que la bonne compagnie divise le corps humain en trois parties, à l'exclusion de tout le reste les pieds, la tête et l'estomac. On a la pierre à l'estomac. 

D'ailleurs, pour les nonnes de Tours, la Valse des roses est immodeste, si bien que leurs orphelines doivent, en expiation de l'avoir fredonnée, avaler sans réplique le déjeuner d'Ezéchiel. 

Vous n'ignorez pas, monsieur, à quel point la magistrature est dévote. C'est une manière de clergé national. Certes, le président Puget, si la raison de ses confrères ne l'eût relégué aux conseils judiciaires, aux institutions de curateurs et autres besognes ancillaires, vous eût donné contentement.

Pour venger les Diaconales, livre immonde quand le divulgue Cbarbonnel, mais livre sacré lorsqu'elles éduquent la troupe des lévites, Puget vous eut accordé au moins cinquante mille francs de dommages-intérêts, avec presque autant de mois de prison que pour un écrit anarchiste.

Mais, ridete veneres, ses lauriers sont coupés ; le futur président de la neuvième Chambre sera peut-être un honnête homme, qui vous priera de « gâter » à l'avenir, sans en faire part aux tribunaux.

Dans un coin du tableau de Suzanne, Rubens a écrit le mot connu depuis : turpis senilis amor. Vous savez, monsieur, du moins je l'imagine, ce que veut dire ce latin. Ne vous semble-t-il pas que la chasteté des vieillards, quand elle ressemble  à  la  vôtre,  n'est  pas moins honteuse  que  leur  amour ?  Et c'est peut-être à  cause que cet amour et cette chasteté viennent de la même dépravation, de la même impuissance, de la même faiblesse de corps et de la même imbécillité d'esprit. 

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