Lettres familières

Laurent Tailhade

"On ne nettoie pas les écuries d'Augias avec un plumeau."

Chamfort

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Serbie

En 1903, un complot militaire mit fin  au règne d'Alexandre Ier de Serbie, dernier membre de la dynastie des Obrénovitch.  

Pierre Karageorgévitch lui succéda, sous le nom  de Pierre 1er. Il arriva à Belgrade le 11 juin  et prêta serment le 12 juin.  

Constitution du 5 juin 1903.

Souverains serbes, (XIXème et XXème siècle).

   


 

Aux « baïonnettes intelligentes » 

du colonel Kaumovitch

 

20 juin 1903.

 

Illustres conjurés, l'émeute qui réussit, qui plante sa bannière dans les montjoies de cadavres et les cloaques de sang, devient, par le fait même, une révolution, un acte politique : elle appartient à l’Histoire ; elle s'impose à l'acquiescement des indigènes, à la neutralité bienveillante des cabinets. Fiesque, Marine Faliero, Ankarstroëm, le général Mallet furent des mazettes, n'ayant pas su tuer à propos, ni saisir le pouvoir dans les râles du Sénat ou du tyran, objet de leurs fureurs. Les meurtriers de César, qui, cependant, exécutèrent un travail du plus beau style, affermirent la dictature et posèrent au front d'Auguste le laurier impérial.

Quant à vous, porte-glaives de raison d'État, féroces comme les Huns d'Attila, perfides comme les décerveleurs de jésuitières, qui, dans la péninsule des Balkans, démontrez avec une splendeur ignorée des antisémites de Paris l'efficacité du poignard, l'omnipotence du revolver et le loyalisme du sabre, vous succédez convenablement aux argyraspides qui jugulèrent les héritiers d'Alexandre, aux prétoriens qui déposaient les empereurs, exterminaient Caligula entre deux portes, Héliogabale aux latrines et Néron dans un bourbier, aux mamelouks, aux janissaires qui, de siècle en siècle, ont, sous des noms divers, exclu de la lumière le suave Bajazet :

...Nous l'avons rencontré.
De morts et de mourants noblement entouré,


les fils de Selim, Mustapha et Zeaugir, dont le mécompte fut aggravé bientôt d'une tragédie de Chamfort, et qui suicidèrent, il y a quelque vingt ans, Abdul Haziz, frère d'Abdul Hamid.

En ces sortes de besogne, la coutume ordinaire est de navrer toute la famille, depuis les macrobites jusqu'aux nouveau-nés, en passant par les femmes de tout âge, de toute condition et particulièrement celles dont les œuvres du despote ont fait lever le tablier. Il sied qu'un opérateur habile scrute les placards, fouille les berceaux, afin de promulguer son esprit de conquête à coups de maillet sur le chef des nourrissons : Allidet pueros suer petram. 

L'Église de Jésus-Christ, on peut le dire, n'a pas de rivale pour la minutie et la vigueur de ce travail. Les sorciers de quatre ans, brûlés vifs au moyen âge, les petits youpins de Kichinew, le mois dernier, en surent quelque chose. Encore ces éventrements ne donnent-ils pas toujours un triomphe certain. Ainsi, la reine Athalie oublia un fils d'Ochozias, qui joua plus tard à sa grand-mère la sanglante pièce, dont M. Duquesnel attribue la donnée exclusivement à Jean Racine.

Les familles d'hospodars, dont la Sublime Porte décrète volontiers la destruction en masse, eurent de tout temps une ou deux nourrices pour emporter le fœtus. Les gens de Bologne supprimèrent d'un coup les cinquante Bentivogtio. Après maintes années, quand pareils aux grenouilles « se lassant de l'état démocratique », ils regardèrent autour d'eux, ils mirent la main sur un tonnelier âgé de soixante ans qui venait de l'ancienne maison régnante. Ils l'intronisèrent dans le palais ducal.

Et voici que Milan, fidèle aux traditions monarchiques, a laissé un bâtard tout aussi habile à succéder que le furent, au dix-huitième siècle, les fils de Montespan. Arthémise Johannidès vaut bien Athénaïs de Mortemart. Ce provin de l'arbre, héraldique si l'on veut, des Obrénowitch, fera son entrée au moment opportun, égorgera sur son trône le frère de Kara et d'une saignée abondante ravivera les taches brunes dont le konak de Belgrade ne sera pas encore lavé ; c'est par de tels mouvements que Celui pour qui M. Brunetière fait la place, donne quand il lui plait, de grandes et terribles leçons.

Ce qui, dans votre affaire, estomaque les Occidentaux, ce qui leur paraît, plus que toute autre chose, admirabonde et portenteux, c'est, ô guerriers, que dans vos montagnes l'Armée et la Nation vivent en plein accord. Ils n'y sont pas accoutumés, car la milice, chez eux, ne parvient à s'entendre qu'avec les rastaquouères, les moines et les camelots. Or, vous n'êtes rien de tout cela. Rastaquouères à peine et seulement lorsque vous venez à Paris entendre les opérettes, les discours académiques, les sermons sur Jeanne d'Arc, qui mettent les Français au niveau des babouins les moins anthropoïdes. Exonérés du smocking, du huit reflets et des cravates à la mode, vous redevenez soldats laboureurs, ense et aratro, paysans harnachés en colonels. Vous n'avez pas de noblesse. Vous n'avez pas de bourgeoisie. Vous n'avez pas de prolétariat. Vous continuez en mil neuf cent trois la Suisse du quatorzième siècle. Aussi rien de plus falot que cette idée extravagante des gouvernements européens, qui vous ont infligé leurs constitutions, leurs finances, mais non leur tempérament de bureaucrates ou d'avocats. C'est pourquoi vous seriez dans la logique de votre histoire et de vos humeurs en instaurant des cantons helvétiques et non un Etat centralisé à la manière de Londres ou de Paris.

Vous avez ratifié par le meurtre votre choix entre deux maisons rivales. Vos griefs contre les Obrénowitch ne s'imposent guère à l'entendement occidental. Car Milan et son fils n'étaient ni plus ni moins insolents et corrompus que les ministres opportunistes d'hier, que les ministres socialistes de demain. L’effet du pouvoir, comme celui de l'alcool, est à peu près le même chez tous les hommes ; l'abrutissement des grandeurs ne le cède guère à la démence du trois-six.

Il est vrai que ces Obrénowitch reluisaient peu. Après s'être fortifié de la Russie, — quand Michel eut mis à mort pour affaires d'alcôve et que Milan fut amené de Paris, où son éducation avait Bobino pour gymnase, — le Roi,  comme  tout   « radical » (serbe), devait prendre la consigne de Pétersbourg. Il se déclara « libéral » et la fut chercher à Vienne.

Ceci impliquait l'abdication du rôle providentiel qu'il venait d'assumer. Il ne rétablirait aucunement l'Empire de Justinien. Plus de grande Serbie. En revanche, une grande Bulgarie. Dans le conflit qui marqua les premières années du règne de Milan, Obrénowitch et Battenberg, voyant leurs soldats héroïques se battre, conçurent l'un et l'autre une peur si véhémente qu'ils s'enfuirent vers les districts les plus éloignés et désertèrent le champ du combat.

Pour d'aussi beaux exploits, maintenant, vous avez pris Pierre Ier. Que ne vous êtes-vous adressés à Arsène, le Kara du Helder ? O Shakespeare, voilà bien tes deux masques, la scène de Belgrade, la scène du grand bar ! On va chercher le prince ! On lui porte le glaive et la couronne !  Mais où donc ? Au café. Il est contenu à la façon  de Louis XIV. Il fuit les journalistes et leurs interviews. Mais en quels lieux ? Au champ de courses. Le cabinet de travail où pensait Frédéric II était différemment situé. Reste encore Alexis, l'Ibrahim de la famille, et Bogidar qu'il serait cruel d'arracher à ses gaufrures, aux poèmes qu'il rêve, aux historiettes qu'il écrit.

Enfin, d'accord avec le Times, M. Skrivanewitch avait penché vers la République. Hélas ! ô doryphores, on ne la conçoit plus sans président. Pour le cas où le désir vous tiendrait de fabriquer cet objet de luxe. n'oubliez point l'avis de Condorcet à la Constituante « Qu'il soit en bois, en fer et à ressorts ; il sera facile de le réparer, tant qu'il devienne éternel. Cela vaut mieux que d'être héréditaire. »

Gardez-vous bien de l'ethnographie. Vous auriez trop de guerres sur les bras : vos frères serbes de Macédoine, d'Agram, de Dalmatie et de la plaine hongroise, vos frères slovènes d'Illyrie et Carinthie, les uns appartiennent aux Turcs, les autres à l'Autriche. Il ne serait pas bon de les reconquérir car, après de telles conquêtes, vous seriez absorbés sur-le-champ par vos frères slaves de Pétersbourg.

Et surtout ne réfléchissez pas. Vous êtes la grande force de destruction, bête comme la dynamite, comme elle irrésistible. L'armée est l'instigatrice véritable des promptes destructions. Salve magna parens ! Méprisez les lois, tels jadis les prétoriens de Rome, tels, à présent, Gonse, Pellieux, Mercier, tels encore le commandant de Saint-Rémy, le lieutenant Portier. Imposez par le fer la désobéissance, la révolte et l'insurrection. Abrogez les Codes par votre bon plaisir. Un vent de folie emporte l'Europe, la met aux pieds des assassins. Que le mépris qui vous caractérise, du Droit, de la Justice, de la pure légalité, renverse les trônes chancelants et nous aide à fonder l'avenir ! Colonels, officiers, bourreaux conscients, libertaires malgré vous, l'hécatombe sacrifiée à vos appétits, à vos rancunes, présage la libération des misérables, l'avènement de la juste cité.

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