Lettres familières

Laurent Tailhade

"On ne nettoie pas les écuries d'Augias avec un plumeau."

Chamfort

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Gentilhomme du crottin

Paris, 1837 - Paris 1924.

Après la reconnaissance par le pape Léon XIII de la forme républicaine du gouvernement français, cet aristocrate monarchiste  se présenta aux élections générales de 1893 sous l'étiquette de républicain libéral.  

Le sous titre de Laurent Tailhade " palefrenier "  s'explique par la passion de l' aristocrate monarchiste pour les chevaux de race et de course . Il sera  Vice-président  au Jockey Club  en 1885 ,  président de la Société d'encouragement .en 1897..

C'est à la tribune de l'hyppodrome de  Longchamp,  le 4 juin 1899 , au lendemain du jour où le premier procès Dreyfus a été classé, que  le président de la République Emile Loubet fut agressé à coups de canne  par   le baron Christiani qui  écopera de 4 ans de prison. 

L'œillet blanc , dont il est fait mention, est  le symbole  et le signe de ralliement des bandes nationalistes et antisémites.

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Au prince d'Arenberg

Palefrenier

 

6 mai 1902..

 


Vous êtes prince, monsieur, et prince belge en  outre, ce qui, — savez-vous ? — n'est pas une gloire à dédaigner. Issu du Brabant, vous avez, pour frère de noblesse, le comte de Hocarmé. Son aïeul tient un rang distingué parmi les empoisonneurs célèbres, entre Desrues et  Lapommerais. Item, le prince de Chimay, arrière-petit fils de Thérésa Cabarrus, dont la femme continue, avec un joueur de cymbalum, les comportements qui désignèrent à l'admiration des foules, Notre-Dame-de-Thermidor.

Vous êtes moins fameux que ces illustres ; l'on s'enquiert de votre lignage, de votre pedigree, si j'ose m'exprimer ainsi. Avez-vous, dans la personne de vos ancêtres, glané des éperons à la  bataille de Courtrai ? L'empereur d'Allemagne est-il, comme pour Esterhazy, le chef naturel de votre blason ? Comptez-vous, dans votre arbre généalogique, un ou deux cocus de la façon  d'Henri IV ? Votre père-grand a-t-il servi dans l'armée de Condé ?

Le public ne connaît votre maison que pour avoir prêté ses titres au « beurré » qui fait la gloire des assiettes à fruits et règne en maître sur le dessert des bourgeois. « Tu t'appelleras Périgord pendant la saison des truffes et Montmorency pendant la saison des cerises », disait, sous Napoléon III, feu M. de Brissac à un Talleyrand qui voulait annexer les titres de sa mère, fille unique du dernier  Montmorency. 

Quant à vous, monsieur, vous n'avez ni truffes ni cerises mais vous avez une poire. Combien de gentilshommes, parmi les plus huppés, n'en pourraient dire autant ? 

Comme vous représentez l'élite de la nation française, comme  vous êtes, avec  les  vieux et  jeunes  beaux  de     l'« Œillet blanc », l'orgueil, l'espoir de la monarchie héréditaire comme Baragnon attend votre Philippe VII pour vendre son journal et Maurras pour emmagasiner d'autres crachats que les phlegmes des personnes catarrheuses, vous préparez les fastes de vos conquêtes par de généreux labeurs et de nobles pensements.

Vous ne songez pas, comme Déroulède, à prendre Strasbourg au dessert d'une mangeaille tricolore, ni, comme les jésuites, à susciter une levée de boucliers contre les  nations rebelles au pape et au Gesù. Vous êtes cependant représentatif des croisés modern-style, un peu crevés, un peu ladres, un peu ataxiques, moins bien en chair que ceux dont vous croyez descendre ; car, ainsi que disait Rivarol, vous êtes fort « descendus ». Vous n'avez ni rognons, ni cœur, ni esprit, ni culture ; vous avez des membres d'eunuques avec des âmes de garçons tripiers. Vos colères toussotent ; vos  haines portent de la flanelle ; vous ne sauriez beugler : « Mort aux juifs ! » pendant un petit quart d'heure, sans vous inonder immédiatement de béchiques ou de liqueurs fortes, suivant le degré d'insénescence où l'on vous voit.  

D'autres sont médecins, journalistes, agriculteurs, cuisiniers ou poètes, d'après le hasard des fortunes et la disparité des vocations. Vous, les nobles, vous êtes inutiles, inutiles avec ostentation,  avec fracas. Vos « hommes du monde » Syveton, Golfineânu, chassé de Grenoble pour un délit qui n'avait rien de commun avec les apocryphes de Stendhal, ont manqué leur destin en ne se faisant pas valets de chambre.  

Les petites actrices et les grandes cocottes apportent à vos pieds la récolte de leurs bas, en attendant que les filles des banquiers juifs ou des porchers yankees redorent vos créquiers, vos merlettes et vos lambrequins. On vous estime dans les confessionnaux. Vous croyez à l'immortalité de l'âme (vos âmes !), à la transsubstantiation, à la Vierge de Lourdes, à la chasteté des moines. Vous avez pour Flamidien les yeux du président Puget. 

Dans les sauve-qui-peut au bazar de la Charité, de réparatrice mémoire, vous chargez sur vos femmes comme un escadron de cosaques ; ces malheureuses pintades, gorgées d'eucharistie et de sottise, n'ont plus qu'à griller en paix, comme un boudin noir devant le feu. Telle est votre façon chevaleresque de braver le danger. 

On vous connaît dans tous les clubs où des snobs riches se conglomèrent pour travailler à des sottises. Chauffeurs, yachtsmen, chasseurs, vous écrasez des êtres faibles, perdreaux, vieilles femmes, petits enfants, et la dynamite épargne, on ne sait pourquoi, vos automobiles, vos chiens, vos embarcations de plaisance, oiseuses et laides presque autant que vos personnes.  

Vous conspirez aussi, vous chouannez à vos moments perdus, Charette de tripots, La Rochejaquelein pour restaurants de nuit. Lorsque vous ne trichez pas au baccara comme les patriciens de « l'Épatant », lorsque vous ne truquez pas sur les champs de courses comme ce Clermont-Tonnerre (etiamsi omnes, ego non ! ), banni de tous les hippodromes, vous marmitonnez de petites ordures dont rougirait une mouche de police, un souteneur et même un capucin. 

Vous, monsieur, qui possédez en biens fonds plusieurs millions de rente, à qui la présidence du Suez fait gagner par an quelque cinq mille louis, il n'est pas dans vos us de biseauter des cartes ou de vaquer à la poussette, suivant la coutume du général Jacquey. 

Non. Vous entreprenez des choses majeures, vous faites outrager des vieillards par vos escadrons volants de jeunes brutes, et ramasser le crottin de vos chevaux pour l'envoyer à la tête de vos hôtes — de vos maîtres, entendez-vous — quand ces naïfs, crédules en la parole donnée, vous font l'honneur de s'asseoir dans les mauvais lieux où vous régnez. Président de la Société des Courses, maître de cette Cour des miracles où vos bookmakers, vos propriétaires, vos jockeys détroussent les pauvres diables, vous avez l'impudence de huer le ministre d'un peuple qui se reconnaît et ne veut plus de vous.  

Naguère vous insultiez à coups de canne le président Loubet. Il vous en a fait ses excuses ; il vous a promis d'être sage ; mais pensez-vous que la Nation acquiesce à l'amende honorable de ce vieux monsieur ? Il peut se confondre en platitude ; il peut, dérogeant au devoir constitutionnel, manifester de honteuses préférences pour les goujats blasonnés qui le bernent et le compissent : d'autres que lui sauront châtier comme il  faut vos insolences et vos mauvais coups. 

Les sermons du comte de Mun, les engueulades du prince d'Arenberg ont assez duré comme cela ! Vous êtes, calomniateurs didactiques ou voyous mal embouchés, justiciables des mêmes nasardes et des mêmes soufflets vengeurs. Certes il est confondant que l'on puisse voir encore un moine gris ou noir, un ensoutané dans les rues sans que les chiens et les gavroches  fassent  « une conduite » à l'obscénité de son costume. Il n'est guère moins extraordinaire que les membres des grands cercles, les insulteurs de la noblesse française, les mufles que vous êtes, puissent marcher librement sans recevoir à la face toute la boue et les eaux ménagères qui stagnent dans les ruisseaux.

  Le jour des « courses royales », votre ennemi était chez vous, fort de la parole donnée. Comme vous êtes des menteurs, vous avez manqué à votre parole, comme vous êtes des lâches, vous l'avez insulté quand il était sans armes.

  Pour en être arrivé au geste des Christiani, des Aulan, au vôtre, prince d'écurie, il a fallu bien des croisements ignominieux, et les maréchaux de l'Empire, et la culture des jésuites, et la reproduction de la race par un peuple de  laquais. On se demande à quels manants, prêtres ou charretiers, vos mères ont dû ouvrir leurs  alcôves pour enfanter des veillaques si représentatifs et des drôles si complets. 

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