Lettres familières

Laurent Tailhade

"On ne nettoie pas les écuries d'Augias avec un plumeau."

Chamfort

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Le Concordat

Le Concordat de 1801, entre Bonaprate et Pie VII,  

L'affaire Flamidien 

Le frère Flamidien était le professeur du petit Gaston Foveaux, retrouvé étranglé et violé, le 9 février 1899, dans le parloir de Notre-Dame-de-la-Treille, à Lille. 
L'instruction du crime fut  bâclée et un non-lieu fut prononcé. 

 

 

Au R.P. Albert

Assommeur S. J.

 

20 mai 1903.

 

Monsieur,

Vous l’'avez dit excellemment, et cet aveu, recueilli de votre bouche, acquiert un prix inestimable : la France marche à la guerre civile et religieuse, à la boucherie immanente, au carnage sans pitié qui fondera son avenir intellectuel. 

Tout recommence. Vico donnait avec raison le corso e ricorso des événements comme une loi primordiale de l'Histoire. L'humanité, au  lieu qu'elle se renouvelle et progresse vers un état moins abject, réitère à chaque instant les mêmes sottises, les mêmes horreurs. Au vingtième siècle, après la Révolution, après Diderot, après Renan, après Claude Bernard, après l'ethnographie et l'anthropologie et la linguistique offrant aux hommes un  trésor de connaissances qu'Helvétius, que d'Holbach et Montesquieu ne soupçonnèrent point, mais dont les fermes esprits des encyclopédistes n'eurent aucun besoin pour atteindre à la vérité, la France en est juste au même point qu'au lendemain de l'assemblée de Péronne. Dans l'ordre logique, sinon dans l'ordre chronologique, l'année 1903 succède à l'année 1576.

L'effectif n'a pas varié. C'est le même personnel recruté dans les abattoirs, les mauvais lieux et les monastères : dévotes lubriques, moines assassins, ruffians orthodoxes, enivrés par l'odeur exécrable du sang, par la luxure du meurtre comme les suppôts de Mayenne et du Balafré.

Si l'Espagne, descendue au dernier rang des nations, est impuissante, comme sous Philippe II, à soudoyer l'insurrection, à fournir les ligueurs d'argent et de soldats, c'est toujours la vertu du catholicon qui met sur pied les bandes scélérates. A présent, le catholicon est devenu franco-russe  et notre « petit père  » le fit goûter aux Finlandais.  Les bouchers de Sabran-Pontevès, qui tire vanité de sa grand-mère, une catin, ont exactement le même esprit que les quarteniers au service des Guise, les Hébert, les Louchard et autres Barillier de ce temps-là. Même les tonsurés, Capucins immondes, grotesques Dominicains, Prémontrés, Augustins, ceux d'alors et ceux d'aujourd'hui, encombrent la voie publique de robes sales et de puanteur, comme aux beaux jours des processions d'Henri III.

Mme de Montpensier revit dans la duchesse d'Uzès, autre douairière, tandis que les curés épileptiques ou sournois, les Valadier, les Sara, les Soulange-Bodin, reprennent fidèlement la tradition meurtrière des Aubry, des Guignard et des Boucher.  

La Ligue antisémite provoque à l'assassinat par les bouches de tous ses égouts. Les Drumont, les Gaston Méry, les Daudet, les Boisandré n'auraient pas tenu, aux États de Paris, de plus infâmes harangues. La Saint-Barthélémy des juifs, après celle des huguenots, aurait de quoi délecter ces mangeurs de chair humaine.  

Dans l'ombre, aussi vivants, aussi tenaces, encouragés par la  complicité des pouvoirs publics — tels qu'ils furent après le concile de Trente — les Jésuites, ces Jésuites dont Coubé, Oriol et vous attestez publiquement le cynisme ou la férocité. Coubé, proxénète des grands mariages, directeur du faubourg Saint-Germain, conseil des belles adultères, fade bavard attaché aux églises mondaines, se fait interviewer par les journaux du Boulevard. Il se contenterait volontiers de pérorer, encore que, le jour d'Aubervilliers,   il   se   soit   évertué   de    son    mieux   à  « exécuter »  Charbonnel. Oriol et vous fait grosse besogne. Les gourdins, les os de mouton, le coup de poing des souteneurs de barrière, sont les armes spirituelles que vous employez à la conquête des intelligences.

Un écrivain libre et droit, écœuré par le spectacle de la bassesse ambiante, dans des termes  outrés, je le veux bien, conseille aux moujiks enrôlés par la troisième République, de bâtonner Nicolas II,  représentant de cette alliance russe qui déshonore en même temps la France et la Russie. L'écrivain coupable d'un si exécrable méfait, pour neuf lignes insérées dans un journal obscur, gagne un an de prison ; et, certes, beaucoup d'autres arrêts sont plus honteux que celui-là. 

Quant à vous, monsieur, vous pouvez prêcher l'homicide, faire inviter par vos « casseroles » tout ce que vous  mobilisez de gredins à frapper la tête des honnêtes gens qui vous bravent et vous méprisent. Non seulement on ne vous jugera point — car il n'est pas de juges, et l'affaire Flamidien l'a bien prouvé quand il faut punir les crimes sacerdotaux — mais vos églises restent ouvertes ; mais le président du conseil, édifié, sans doute, par les pieux comportements de ses collègues et de la gens Loubet, se courbe devant la dérision de la prêtraille; il laisse fouler aux pieds ses ordonnances et briser les os de ses défenseurs. 

Eh bien !  monsieur, il convient de se réjouir, d'accepter un état de choses qui permettra de vomir, enfin, le catholicisme et les hontes qu'il implique. Cette machine d'abrutissement, concertée avec tant de force que la suite des temps et les révolutions ne l'avaient pu détruire tout à fait, nous en briserons les derniers rouages nous ne  l'abandonnerons sur les terrains vagues de l'Histoire qu'après l'avoir, pour jamais, réduite à l'impuissance et à l'innocuité. 

Vous voulez la guerre. Que la guerre soit bienvenue !

Vous armez vos tueurs de bayados et de casse-tête. Nous prendrons aussi des gourdins ou des masses de plomb.

S'il faut que la poudre parle, nous irons comme vous sur le chemin de guerre, nantis de revolvers. 

Frappez à la tête : la tête se défendra.

Nous qui vivons laborieux, pauvres, nous qui prêchons les saintes révoltes, qui tôt ou tard affranchirons les peuples de votre joug exécré, nous descendrons sur la place publique où vous nous insultez. Nous ne souffrirons plus qu'un Jésuite, engraissé d'infamie et de rapine, calomnie, à dire d'expert, les juifs, les francs-maçons, les libres penseurs. L'ère de votre domination abominable s'achève. Bientôt, les évêques qui vous protègent; les curés qui vous exhibent,  cesseront d'être des fonctionnaires publics, salariés — les drôles ! —  par ces mêmes francs maçons, par ces mêmes libres penseurs qu'ils injurient du haut de leur chaire d'imposture et de stupidité. 

Trop longtemps, éprise d'un libéralisme fallacieux, trop longtemps, la France qui travaille, qui pense et qui récolte, a souffert vos injures, les plates diatribes dont vous honnissez les meilleurs, les plus probes citoyens. Au lieu de vivre dans leur Temple, adonnés au rite d'un symbolisme quelque peu désuet, au lieu de se confiner dans des travaux de bienfaisance et d'éducation mutuelle, si les « Enfants de la Veuve »  étaient entrés dans vos églises, interrompant vos conférences politiques et vos discours insurrectionnels, voici longtemps que vous auriez cessé les bravades et les insolences.

Le Concordat, ce Concordat maudit de l'infâme Bonaparte, vous donne droit à un prône, le dimanche, pendant la messe grande. Hors de là, vous n'avez qu'à vous taire ou bien à psalmodier des oraisons. Les contribuables ne vous entretiennent pas dans vos cathédrales pour en faire des tribus aux harangues et des clubs électoraux. 

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