Lettres familières

Laurent Tailhade

"On ne nettoie pas les écuries d'Augias avec un plumeau."

Chamfort

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La chair est faible

" Vous n'avez point fait commerce avec Socrate ; mais, quant aux choses de l'amour, vous avez retenu, pour vos frères et pour vous, le point cardinal de ses  enseignements. "

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Au très cher frère Agathon

Ignorantin

 

21 janvier 1902.

 

Vous portez, vénérable pédagogue, le nom même de l'architriclin d'Alcibiade, celui qui mérita que ses propos de table fussent recueillis par un nommé Platon, philosophe païen dont je crains fort que vous n'ayez ouï parler et qui, bien que dépourvu de fonticules et de  suppositoires, fut, l'oserai-je dire, un cerveau d'autant de poids que votre si fervent et putrilagineux Coppée. Cet Agathon — ignoramus de mes entrailles —  présida le banquet où Eryximaque, positiviste et médecin, confronta ses arguments avec ceux de la pâle Diotime, honneur de Mantinée. Vous n'avez point, comme lui, entendu les controverses des beaux jeunes hommes qui se couronnaient de violettes et se baisaient sur la  bouche, en récompense de leur bien dire. Vous n'avez point fait commerce avec Socrate ; mais, quant aux choses de l'amour, vous avez retenu, pour vos frères et pour vous, le point cardinal de ses  enseignements. 

Le frère Cocq, marmiton béat qui « purge », en ce moment, une condamnation à deux ans de prison, pour avoir sodomisé, d'abord, contaminé ensuite, le pauvre petit Vital tombé sous sa férule (tandis que cet abominable Laurent Tailhade, contrairement aux désirs de M. Gérôme, fabriquant de papiers peints attaché à l'Institut, ne « tire » que douze mois, pour un article de journal), le frère Cocq enrichit d'une lumière coruscante la phalange des martyrs. 

Sa gloire éclatera dans la Jérusalem céleste ; elle résonnera sur le cistre et la sambuque, sur la harpe et le psaltérion décacorde, sur les trompettes  bien sonnantes, les trompettes de la jubilation éparpillant un hymne portenteux ; le buccin des archanges promulguera son nom à travers les étoiles, qui bondiront de joie comme des faons ou des béliers. Ce nom égale presque en vertu celui de Flamidien ou de Bonafous-Léotade. Bonafous était pompier chez un tailleur du faubourg San Subra de Toulouse ; Flamidien, qui aurait pu chercher des truffes, cultivait modestement la betterave dans les faubourgs de Tourcoing. Maître Cocq, lui, prédestiné par son nom  (son blaze, diraient les fouleurs de zone), maître Cocq régnait sur la cuisine, accommodait les tripes et fricassait les oignons. Prenait-il, à cette fin, le beurre de Bretagne, l'huile de Provence, ou bien, plus moderne et se conformant à l'usage des pâtissiers obscurs, employait-il, pour ses ragoûts, la fade vaseline ? Les temps à venir ne doivent ignorer cela : mais un hagiographe, admiré par la postérité belge, fera connaître, si l'espèce n'est éteinte, aux cagots de l'an 2002 les détails les plus menus, les moindres gestes du bien-aimé Cocq. Il faut croire que le type J.-Karl Huysmans vivra dans les siècles des siècles, pareil à la descendance Richepin, communiée par le curé de Saint-Sulpice et reproduite par les hanches opulentes de Cora Laparcerie. 

En attendant, votre saint religieux, victime des francs-maçons, de la banque juive et de l'internationalisme, avale des baromètres sur la paille humide, comme nul n'en ignore. Voilà bien un signe des temps. Faut-il que la France vouée au sacré organe, la France de Louis XIII et de Charles X, la France des cordicoles et des mariolâtres, de Geslin de Bourgogne, de Cuverville et de Germiny, regnum Galliae, regnum Mariae, soit déchue de  sa  première candeur ! La faute en est aux sémites, ou bien aux protestants. Je ne serais pas éloigné de croire que M. de Pressensé lui-même ou Guinaudeau aient quelque peu contribué à cette infamie. A moins que ce ne soit Urbain Gohier.

L'Église, nous le savons, frère quatre-bras, ne marche que lentement dans la voie du progrès. Mais, le vieux Pecci lui-même et l'abbé Naudet, en sont garants, elle ne se désintéresse jamais des questions sociales. Tour à tour collectiviste, patriote, républicaine, elle deviendra pharmaceutique s'il en est besoin. La caisse est ouverte en permanence et l'étiquette importe peu. Or, Agathon, mon ami, la syphilis est à l'ordre du jour. Le professeur Fournier inspire des romans, suggère des comédies. Un théâtre se forme où le chancre huntérien assume le rôle de traître. Et seuls, quelques géologues attardés imaginent encore qu'il va être question de glaces et de mammouths quand l'affiche d'Antoine promet aux spectateurs un épisode de la période tertiaire. 

Ce n'est pas une mince gloire pour votre Institut d'emboîter le pas à MM. Brieux et Michel Corday, fournissant un « avarié » qui, « des deux risques », n'a couru que le postérieur. Vous êtes à la mode ; l'impertinence de Mme Detollenaëre  se comprend d'autant moins que le frère Cocq a bien voulu se dévouer, « en dehors de ses fonctions » et parachever ainsi l'éducation du jeune Vital. On ne saurait pourtant demander à tous les congréganistes le beau surin de Notre-Dame-de-la-Treille. Parents ingrats d'un siècle impie ! 

Jadis, la petite infirmité du « mystique » laveur de vaisselle, dont s'honorent à présent les frères ignoramus ne portait pas un renom aussi favorable que dans les jours où nous sommes. Les rois en souffraient grandement, et les papes ne l'esquivaient guère. En même temps que le bon Pierre Fabri exaltait, dans un poème assez baroque,  cette « pure licorne expellant tout venin » qui hantait, avec l'or potable et l'élixir de longue vie, la creuse cervelle des adeptes, d'autres poètes, moins idéalistes, donnaient à leurs contemporains, au sujet du mal facile à prendre et peu commode à guérir, des conseils terre à terre, mais remplis de bon sens. Voici l'un des plus gaillards : ce n'est rien moins que la ballade sur ta  « grande v… » de Jean Droyn, d'Amiens, bachelier ès lois, imprimée en 1512, à la suite des poésies morales du frère Guillaume Alexis, moine de Lyre et prieur de Bussy.

Plaisans mignons, goviers esperrucats,
Pensez à vous, amendez votre cras (?)
Craignez les trous, car ils sont dangereux ;
Gentilhommes, bourgeois et avocats,
Qui despendez écus, salus, ducats,
Faisant banquets, esbattements et jeux,
Ayez resgard que c'est d'estre amoureux
Et le mettez en vostre protocole ;
Car, pour hanter souvent en obscurs lieux,
S'est engendrée cette « grande v… ».

Menez amours sagement, par compas.
Quand ce viendra à prendre le repas
Veüe ayez nette devant vos yeux,
Fuyez soussi et demenez soulas
Et de gaudir jamais ne soyez las,
En acquérant haut regnon vertueux.
Gardez-vous bien de hanter gens rongneux,
Ne gens despitz qui sont de haute colle ;
Car, pour bouter sa lance en autcun creux,
S'est engendrée cette « grande v… ».

Bougres hantez, qui portent grand estat.
Mais gardez-vous de monter sur le tas,
Sans lumignon; ne soyez point honteux :
Fouillez, cherchez, regardez haut et bas;
Et, en après, commencez vos ébats.
Faites ainsi que gens aventureux
Et, comme font un grand tas de baveux,
Soyez lettrés sans aller à l'école ;
Car, par Lombards subtils et cauteleux,
S'est engendrée cette « grande v… ».

Envoi

PRINCE, sachez que Job fut vertueux
Jaçoit fut-il rogneux et grateleux.
Nous lui prions qu'il nous gard' et console !
Pour corriger mondains luxurieux,
S'est engendrée cette « grande v… ».

Il y a quelque trente ans que le naturaliste Henri Céard, comprenant l'étroite relation qui existe entre le feu Saint-Antoine et la purulence catholique, avait rimé une Ballade à la Vierge, dont un lettré de votre sorte ne doit pas ignorer  le bien venu :

Dans sa vitrine où s'arrêtent mes yeux,
Le pharmacien me glace d'épouvante
Par l'arsenal d'engins capricieux
Que pour nos maux la médecine invente.
Las leur puissance est toujours décevante !
Reine des cieux je tremble quand je lis
L'emploi qu'on fait de ces flacons emplis.
Le suspensoir étend sa banderole
Sur les Conseils aux hommes affaiblis.
Préserve-moi de la « grande v… » !

L'avarie du frère Cocq ne se réclame pas d'une cristallisation à tel point littéraire, c'est un bobo de tourne-broche, une rogne sans majesté. La provenance toutefois en demeure fort dévote, puisqu'il la tient reçue d'un membre de la communauté. Frère Agathon, était-ce vous, le membre ? Etait-ce frère Damien  ou frère Lubricien ? Tout le monde ne saurait prétendre, comme Paquette, à des pustules d'outre-mer :

« Elle tenait ce présent d'un cordelier très savant qui avait remonté à la source, car il l'avait eu d'une vieille comtesse, qui l'avait reçu d'un capitaine de cavalerie, qui le devait à une marquise, qui le tenait d'un page, qui l'avait reçu d'un jésuite qui, étant novice, l'avait eu en droite ligne d'un des compagnons de Christophe Colomb. » (Candide.)

En outre, le très cher frère Cocq, pendant sa détention, acquiert des mérites. Les maristes ne craignent plus qu'il confonde ses médicaments avec les épices de leur cuisine, qu'il mette de l'iodure dans la boîte à sel et du sirop de Gibert dans la compote de poires. Les douleurs injustes et cruelles du gâte-sauce vénérien détourneront — suivant les règles de la Mystique intelligemment déduite par le chef de bureau acariâtre et pointilleux de Ligugé — une quantité inouïe de fléaux. Ses poulains caracoleront autour des automobiles de von Millerand et ses condylomes affermiront le 3 pour 100.

Il sera, comme Lidwine, comblé d'érosions juteuses. Votre Absolu, qui se réjouit des purulences, les lui prodiguera coup sur coup. Après le bubon initial, modeste et soutenu, la plaque muqueuse, l'herpès, l'iritis  et la roséole ; plus tard, les douleurs  ostéocopes, les lésions profondes et, comme bouquet à ce feu d'artifice de Lampsaque, la gomme, la fâcheuse gomme, qui sert à effacer les péchés du monde et l'entendement du pécheur.


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