Lettres familières

Laurent Tailhade

"On ne nettoie pas les écuries d'Augias avec un plumeau."

Chamfort

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"Les vices des pauvres, c'est la fantaisie du riche."


En juillet 1903,  Jacques Adelsward de Fersen fut arrêté sous la double inculpation d'attentat à la pudeur et d'incitation de mineurs à la débauche :  il avait organisé, dans sa "garçonnière"  des " orgies romaines " qui impliquaient, entre autres, des élèves du lycée Carnot.

A l'issue de son  procès, en décembre 1903, Adelsward de Fersen sera condamné  à une peine de six mois de prison, à une amende de cinquante francs et  à la  perte de ses droits civiques pour cinq ans.

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 A M. Jacques d'Adelsward de Fersen 

Embasicète

 

16 juillet 1903

 

Vous voilà donc, monsieur, grâce à la particularité de vos humeurs, à l'imperceptible nuance qui, dans les réactions physiologiques, prosterne votre sexe aux pieds d'Antinoüs et non de Lalagé, promu d'un seul coup à la grande vedette de la notoriété. Vous contrebalancez, dans l'imagination des peuples, Le pape moribond et le futur conclave, et le roi d'Italie. Vos vers, vos proses, vos déclarations politiques et vos entretiens spirituels occupent les gazettes au même titre que la thoracentèse du vieux birbe qui « tient le papaliste ».

Grâce à vous, le monde a lu sans fatigue une page de Rostand, une  lettre de Coppée. Étonnant bienfait de la réclame ! Sur votre croupe docile au joug de la Mère des Amours, tout ce que les bas-fonds les plus dégoûtants, la littérature pour maisons de passe alimentent de proxénètes et de gaudissarts, les Willy, les sous-Willy accréditent leurs ordures, se targuent des poursuites éventuelles que pourrait édicter contre ces choses le priapisme à rebours du sénateur Bérenger. 

Hier, vous étiez un inutile, un amateur de lettres, inférieur dans !a mesure du possible au comte de Montesquiou, perpétuant la  tradition des  marquis de Pimodan et du Belloy : « Car, disait Fontenelle, quand un gentilhomme fait des vers, il prend soin de les faire assez mauvais pour ne point déroger à noblesse. » Pauvre, sans relation, venu de Cette ou de Bourganeuf, vous auriez péniblement acquis, vers le onzième lustre, les palmes académiques et la bienveillance de M. Dorchain, heureux de trouver, enfin, un primate ayant aussi peu de talent que lui. François Coppée qui, pendant plus de vingt-cinq ans, feignit de ne pas connaître Verlaine et qui, la main  forcée  par la gloire du  pauvre  Lélian, écrivit  pour  le « choix » de Fasquelle une préface (une préface du Petit Épicier à l'auteur de Sagesse !)  où la perfidie et la mauvaise foi concourent avec la plus nauséabonde platitude, Coppée, au lieu de cirer vos bottes, de vous offrir les respects que tout larbin académique porte aux maisons dont vous sortez, eût jeté au panier Ébauches et Débauches comme une ordure bien au-dessous des Humbles ou de Bénédiction. A présent vos émules, vers-libristes, parnassiens, naturistes, l'École française, l'École de Clichy-la-Garenne saluent en vous le génie adolescent et prisonnier. Vous avez quelque chose là (c'est de l'intellect, évidemment, que je parle). Achille Essebac, dont les éphèbes portent voluptueusement les maillots du Sodoma, aura gardé pour vous quelques-uns des pleurs qu'il versait naguère sur Mac Donald, ami des Cingalais aux chairs de bronze tiède.

Cette fortune vous était due. Outre l'ignorance profonde qui donne à Loti ce charme de bayadère inconnu aux Michelet, aux Renan, aux Flaubert, vous avez un goût bien moderne, un goût de votre époque, de votre milieu, pour le catholicisme contrepointé d'amour thébain. Certes, il convient que les disciples des Jésuites, les pénitents de Maumus ou de Coubé fassent paraître quelque sodomie, à condition qu'ils n'oublient pas le denier de Saint-Pierre et qu'ils achètent au prix fort le pardon réservé aux sexuelles inadvertances. 

Madame votre mère, une grande chrétienne, ornement de toutes les ligues pour l'extinction de la Libre Pensée, a déduit excellemment la chose devant le juge Valles. Un gentilhomme de votre rang, de votre fortune, a le droit de s'amuser quand et comme bon lui semble. « Les vices des pauvres, c'est la fantaisie du riche. » Quand le riche, par surcroît, exhibe un nom aristocratique, c'est beaucoup d'honneur qu'il fait aux jeunes roturiers en les favorisant des suprêmes outrages.

Les familles patriciennes qu'a grandies la bassesse, le maquerellage fleurdelisé, prennent ainsi leurs droits sur les vilains. Descendre des prostituées de Versailles est un blanc-seing qui permet les plus excessives libertés aux gentilshommes d'à présent. Comme Sabran-Pontevès qui vient — souffrez que je ne me montre pas plus élégant que Marie-Thérèse — d'une pute héraldique, votre gloire se réclame de l'amant salarié par l'Autrichienne, ce Fersen, votre aïeul, qui fut « le Pompadour » de Marie-Antoinette, comme Schwalow celui d'Elisabeth de Russie. Pour cette royale coucherie, ne convient-il pas que sa lignée ait le droit de recommencer les amusements chers à Vendôme, à Monsieur, et de goûter les « infâmes » délices que le duc de Saint-Simon était seul à honnir dans l'entourage du Grand Roi ? Les lettres de !a Palatine découvrent, sans aucun ménagement, ce que les ruelles et les petits cabinets de Versailles abritaient sous leur pompe froide et quel prurit de luxure accouplait entre eux, mêlait aux animaux ces grands seigneurs qui n'usaient jamais de bains. Vous savez dans quel vase prit racine la fortune d'Alberoni et quel usage Monsieur faisait de ses reliques. Vous perpétuez noblement la tradition. Vous faites, malgré vous, le geste héréditaire. 

N'ayant aucun besoin de pécune, puisque votre pieuse mère, qui laisserait, à coup sûr, crever de famine tous les claquepatins de l'univers plutôt que de leur donner cent sous, offre aux journaux de Gamelle un petit présent de dix mille louis, vous n'égorgez qui que ce soit. Les grandes ombres du comte de Horn, du duc de Praslin, du comte de Bocarmé, n'attirent point votre dilettantisme. Vous faites modestement la noce dans les bois de Sodome, au lieu de vous vautrer sur la grand-place de Cythère ! Cela dégoûte les bourgeois, qui trouvent monstrueux de recevoir d'un éphèbe les mêmes services obscènes qu'ils se glorifient d'exiger, moyennant quelques écus, des servantes d'amour emmurées ou non dans les ergastules du préfet. 

Remonter à l' « orgie romaine » pour trouver des précédents aux ébats de votre garçonnière, comme le font depuis cinq jours les reporters qui n'ont lu ni Martial, ni Juvénal, ni Virgile, ni Pétrone, ni l'histoire d'Auguste, qui ne connaissent Fabulus et Névolus, Virron et Codrus, Alexis et Giton, Héliogabale et Zoticus eux-mêmes que par les on-dit facétieux d'un Larousse vulgivague, remonter à l'orgie romaine peut sembler oiseux, parler d'Oscar Wilde inexact et rebattu. Vous êtes un bon Français de France, digne de la cour des Valois ou du Palais-Royal, un page agréable à l'un et l'autre sexe, un représentant de la noblesse française qui triche aux courses, marche sur les femmes quand le feu prend aux saute-chiens du baron de Mackau, se fait entretenir, prélève des droits sur les mauvais lieux, communie, hurle « Mort aux juifs », crache sur Loubet qui la remercie, et provoque les socialistes quand elle n'est pas plus de cent contre un. 

Les papiers publics, les tartufes salariés de la « bonne presse » ont entamé déjà l'antienne de votre irresponsabilité. Ceux de la préfecture comme les autres. Or, Puybaraud, il y a deux ans, expédia Eugène Vigo à la Petite-Roquette, sous couleur (car ce rond-de-cuir modèle parle dans son privé l'argot des souteneurs) qu'il « avait l'air d'une tapette », et, sans autre motif, lui décerna douze mois de tortures. 

Vous, opulent, favorisé de tous les dons sociaux qui remplacent les facultés naturelles, vous, pour qui la prison, comme le régiment, eût été un séjour de fête, vous n'aurez pas même l'ennui d'une « saison » à la Santé. Les cachots réservés aux libres penseurs, aux écrivains probes et courageux, ne sont pas assez douillets, pour une femme de votre monde. Vous purgerez votre peine dans un sanatorium où de robustes infirmiers délégués par votre mère se tiendront à votre service : la vieille dame prendra soin que vous puissiez vous amuser à votre gré.

Vous relirez Huysmans, dont la sottise vous réchauffe. Vous penserez aux messes noires de jadis, chez la Filastre ou la Voisin, quand l'abbé Guibourg saignait un enfant véritable sur le ventre nu de la Montespan. Votre directeur spirituel se contente d'une poule, ce qui enlève au geste cette parure d'exécration qui l'ennoblissait un peu. Votre snobisme relève, en effet, de la fille de cuisine et non du Grand-Pénitencier.

Substituer aux racoleurs du Scarabée les potaches de Carnot, constitue une faute vénielle quand, pour la faire absoudre, on apparaît comme vous garni d'un numéraire persuasif. Badaud précieux, cacographe, libertin médiocre, poète sans génie, et débauché sans tempérament, vache à lait d'Hamelin de Warren, vous êtes la première victime de cet or maudit que l'héritage, la constitution moderne de la famille et de la propriété, met entre vos mains débiles au détriment de la masse laborieuse.

Vienne le jour où l'on vous fera, sans pitié, sans haine, rendre gorge, où vous restituerez jusques au dernier sou ! Ce sera jour de fête, non seulement pour les exploités, les misérables, dont vous dérobez le pain, pour les maigres dont l'infortune approvisionne votre luxe et rend possibles vos caprices insensés, mais pour vous-même, qui, goûtant au pain robuste de l'indigent, reconquerrez peut-être une âme virile, une conscience humaine, le sentiment purificateur de la justice, de l'amour et de la beauté.


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