Céline et l’autobiographie : Mort à crédit

Le projet autobiographique de Céline se composait de trois œuvres : Mort à créditCasse-pipe qui évoque l’engagement de l’auteur dans le 17e régiment de Cuirassiers et Guignol’s Band qui s’inscrit dans le sillage de Mort à crédit et dont  la première partie fut publiée en avril 1944. 

Mort à crédit couvre la période de l’enfance et de l’adolescence du jeune Ferdinand dans la  France et l’ Angleterre d’avant 1914. Ni vision idéalisée du passé, ni place pour la nostalgie dans ce roman qui est une succession d’expériences tenant du carnaval et du Grand-Guignol et qui dressent la chronique d’existences sordides. Se succèdent des personnages qui évoquent la médiocrité et la méchanceté – à l’exception de la grand-mère Caroline et de l’oncle Édouard.

L’évocation des souvenirs se fait par des phrases courtes, une syntaxe désarticulée, un rythme saccadé, une langue inventive et très évocatrice. 

Ceci étant, pour reprendre les propos de Jean-Marie Viprey, il ne saurait être question, sous le prétexte d’ écriture, d’une quelconque réhabilitation de Céline antisémite et pro-nazi.  Mort à Crédit (ou encore Voyage au bout de la nuit)  ne se confond pas avec les pamphlets antisémites de 1937- 1944.

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La figure du père.

J’allais atteindre mes sept ans, bientôt j’irais à l’école, il fallait pas qu’on m’égare… Les autres enfants des boutiques, ils iraient aussi prochainement. C’était plus le moment de badiner. II me faisait des petits sermons sur le sérieux dans l’existence, en revenant des livraisons.
Les baffes, ça suffit pas tout de même. 
Mon père, en prévision que je serais sans doute voleur, il mugissait comme un trombone. J’avais vidé le sucrier avec Tom un après-midi. Jamais on l’a oublié. Comme défaut en plus j’avais toujours le derrière sale, je ne m’essuyais pas, j’avais pas le temps, j’avais l’excuse, on était toujours trop pressés… Je me torchais toujours aussi
mal, j’avais toujours une gifle en retard… Que je me dépêchais d’éviter… Je gardais la porte des chiots ouverte pour entendre venir… Je faisais caca comme un oiseau entre deux orages… Je bondissais, à l’autre étage, on me retrouvait pas… Je gardais la crotte au cul des semaines. Je me rendais compte de l’odeur, je m’écartais un peu des gens. « Il est sale comme trente-six cochons ! Il n’a aucun respect de lui-même ! Il ne gagnera jamais sa vie ! Tous ses patrons le renverront ! »… il me voyait l’avenir à la merde… « Il pue !… Il retombera à notre charge !… » Papa voyait lourd, voyait loin. Il renforçait ça en latin : Sana… Corpore sano... Ma mère savait pas quoi répondre. 

L’école.

Ma mère m’a reconduit à l’école avec mille recommandations. Elle était dans tous ses états en arrivant rue des Jeûneurs. Les gens l’avaient déjà prévenue, qu’on me garderait pas huit jours. Je me suis pourtant tenu peinard, on m’a pas chassé. J’apprenais rien, c’est un fait. Ça me désespérait l’école, l’instituteur en barbiche, il en finissait jamais de nous brouter ses problèmes. Il me foutait la poisse rien qu’à le regarder. Moi d’abord d’avoir tâté, avec Popaul, la vadrouille, ça me débectait complètement de rester ensuite comme ça assis pendant des heures et des payes à écouter des inventions.

Dans la cour, les mômes, ils essayaient de se dérouiller, mais c’était piteux comme effort, le mur devant montait si haut qu’il écrasait tout, l’envie de rigoler leur passait. Ils rentraient chercher des bons points… Merde ! Dans la cour, y avait rien qu’un arbre, et sur la branche, il est venu qu’un seul oiseau. Ils l’ont descendu, les moutards, à coups de pierres et d’arbalète. Le chat l’a bouffé pendant toute une récréation. Moi j’obtenais des notes moyennes. J’avais peur d’être forcé de revenir. J’étais même considéré pour ma bonne tenue. On avait tous la merde au cul. C’est moi qui leur ai appris à se garder l’urine dans des petites bouteilles.

Le sexe, la violence et le sordide.

Dans sa fougue pour l’emmancher, il a dérapé du tapis, il est allé se cogner la tronche de travers dans le barreau du lit… Il fumait comme un voleur… Il se tâtait le cassis… Il avait des bosses, il décolle… Il s’y remet, furieux. « Ah ! la salope ! alors qu’il ressaute ! Ah ! la garce ! » Il lui fout un coup de genou en plein dans les côtes ! Elle voulait se barrer, elle faisait des façons…

« Antoine ! Antoine ! j’en peux plus !… Je t’en supplie, laisse-moi, mon amour !… Fais attention !… Me fais pas un môme !… Je suis toute trempée !… » Elle réclamait, c’était du mou !…« Ça va ! Ça va ! ma charogne ! boucle ta gueule ! Ouvre ton panier !… » Il l’écoutait pas, il la requinquait à bout de bite avec trois grandes baffes dans le buffet… Ça résonnait dur… Elle en suffoquait la garce… Elle faisait un bruit comme une forge… Je me demandais s’il allait pas la tuer ?… La finir sur place ?… Il lui filait une vache trempe en même temps qu’il la carrait. Ils en rugissaient en fauves… Elle prenait son pied… Robert il en menait plus large. On est descendus de notre tremplin. On est retournés à l’établi. On s’est tenus peinards… On avait voulu du spectacle… On était servis !… Seulement c’était périlleux… Ils continuaient la corrida. On est descendus dans la cour… chercher le seau et les balais, soi-disant pour faire le ménage… On est rentrés chez la concierge, on aimait mieux pas être là, dans le cas qu’il l’étranglerait…

Roger Marin Courtial des Péreires.

Personnage du savant proéïforme, inventeur et escroc  qui embauche Ferdinand comme assitant au Génitron, « périodique favori (vingt-cinq pages) des petits inventeurs-artisans de la Région Parisienne ».

Le Génitron l’accaparait, sa permanence c’était là ! Y avait pas à plaisanter… Les inventeurs c’est pas des drôles… Toujours à la disposition ! Il s’y collait courageusement, rien ne rebutait son zèle, ne déconcertait sa malice… ni l’abracadabrant problème, ni le colossal, ni l’infime… Avec des grimaces, il digérait tout… Depuis le « fromage en poudre », l’« azur synthétique », la « valve à bascule », les « poumons d’azote », le « navire flexible », le « café crème comprimé » jusqu’au « ressort kilométrique » pour remplacer les combustibles… Aucun des essentiels progrès, en des domaines si divers, n’entra dans la voie pratique, sans que Courtial eût l’occasion, à maintes reprises à vrai dire, d’en démontrer les mécanismes, d’en souligner les perfections, et d’en révéler aussi toujours impitoyablement les honteuses faiblesses et les tares, les aléas et les lacunes. 

Tout ceci lui valut bien sûr de très terribles jalousies, des haines sans quartier, des rancunes coriaces… Mais on le trouvait insensible à ces contingences falotes. Aucune révolution technique, tant qu’il tint la plume au journal, ne fut déclarée valable, ni même viable, avant qu’il l’ait reconnue telle, amplement avalisée dans les colonnes du Génitron. Ceci donne une petite idée de son autorité réelle. Il fallait en somme qu’il dote chaque invention capitale de son commentaire décisif… Il leur donnait pour mieux dire « l’Autorisation » ! C’était à prendre ou à laisser. Si Courtial déclarait comme ça dans sa première page que l’idée n’était pas recevable ! Holà ! Holà ! funambulesque ! hétéroclite ! qu’elle péchait salement par la base… la cause était entendue ! Ce fourbi ne s’en relevait pas !… Le projet tombait dans la flotte. S’il se déclarait au contraire absolument favorable… l’engouement ne tardait guère… Tous les souscripteurs radinaient…

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