L'ïle bénéfique

Un fois par an, un funiculaire d'avant-guerre tiré par un cohorte de bœufs, grimpe péniblement au sommet de l'île en enroulant sa spirale. Dans ses trois wagons ouverts à tous les vents se pressent une centaine de pèlerins déclarés incurables couverts de pustules et d'ulcères. Tout cela souffle dans des cornes, geint, agite par les fenêtres des sonnettes, se vaporise d'eau bénite, prie, chante, hurle, s'évanouit.

Le voyage dure pratiquement la journée, avec sa dizaine d'arrêts nécessaires pour que les bœufs se reposent et afin d'évacuer les misérables épuisés de faiblesse. A son arrivée, chacun se voit attribuer une cabine privée couverte d'ex-voto qui témoignent des prodiges accomplis par l'eau miraculeuse dont on lui tend généreusement un pichet pour se laver.

Fontaines miraculeuses. M.U

Un témoin

Lorsque le malade a passé le temps nécessaire dans l'immense abreuvoir où goutte une source fatiguée, il remonte dans la chapelle; là, selon son sexe, une sœur ou un frère infirmier l'attend qui d'une main tient un frottoir composé de petites lames de cuivre et de l'autre une fiole contenant une huile très-odorante.
Emmené dans une stalle fermée par des rideaux, l'affligé est tout d'abord étrillé de la tête aux pieds sans ménagement, puis quelques gouttes d'une huile sombre et épaisse sont déposées précautionneusement dans chacune de ses paumes pour un massage intime.
On le laisse seul une dizaine de minutes avant qu'il ne cède la place au suivant de ces malheureux. Et c'est un flot ininterrompu de malheureux jusque tard dans la nuit.

Alphonse Dumas.
Impressions de cure. 1842